L'armée américaine cultive la précision: 278 obus (ni un de plus, ni un de moins) ont été retrouvés dans une cour d'école, et ils contenaient une substance toxique qui provoque des cloques sur la peau. Ypérite? Les officiers de 5e régiment de Marines ne le disent pas. Où a été faite cette découverte? Silence aussi. C'est la cinquième fois que les forces d'occupation en Irak annoncent avoir mis la main sur des armes non conventionnelles depuis le début de la guerre. Les quatre premières fois, les tests réalisés ont montré que l'information était fausse. La plus spectaculaire méprise s'est produite jeudi dernier, quand les Marines ont dit avoir trouvé un vaste entrepôt de matériaux nucléaires, à Tuwaitha, au sud de Bagdad. Il s'agissait en fait d'un dépôt de déchets, visité souvent par les inspecteurs de l'ONU, et protégé par des scellés que les soldats américains ont probablement fait sauter.

Trois semaines après le début de la campagne militaire, les forces coalisées contrôlent un territoire où sont situés au moins trente des quarante sites répertoriés d'armes de destruction massive, chimique, biologique, ou éléments de programme nucléaire. Pourtant, rien n'a été trouvé, ni par les unités régulières, ni par la 75e Intelligence Exploitation Task Force, constituée spécialement pour cette recherche. L'action militaire – les Etats-Unis l'ont répété maintes fois et en particulier dans les séances publiques du Conseil de sécurité – était justifiée par l'impérieuse nécessité d'ôter à l'armée de Saddam Hussein ses moyens non conventionnels. Maintenant que la force a presque fait son œuvre, les partisans de la guerre eux-mêmes commencent à poser des questions. Lee Hamilton, ex-ténor du Congrès, dit que la présentation de preuves est impérative pour préserver la crédibilité américaine. «Si les Etats-Unis ne font pas d'indiscutables découvertes d'armes interdites, cet échec alimentera un scepticisme déjà largement répandu au-dehors sur les motifs de la guerre», écrit de son côté le Wall Street Journal, qui appelait depuis des mois à l'action militaire.

Ces questions n'ébranlent pas Tommy Franks, qui dirige la guerre en Irak, et qui a accordé dimanche à la chaîne des interviews aux télévisions américaines. Le général admet qu'il n'a encore «rien vu qui le satisfasse absolument». Mais, explique-t-il, cette recherche prendra du temps: il faut visiter 2000, peut-être 3000 lieux différents, il faut enquêter dans chacun d'entre eux et, ajoute-t-il, seuls 10 à 15 sites peuvent être «exploités» en 24 heures. La chasse aux armes non conventionnelles, dans sa conception, durera bien plus longtemps que la guerre elle-même. Et le général est certain – comme Colin Powell qui s'exprimait hier également – de trouver ce qu'il cherche. Les «preuves sont solides», a répété le secrétaire d'Etat devant les micros de la BBC, mais on se souvient que certaines des démonstrations qu'il avait faites à l'ONU n'ont guère convaincu: deux d'entre elles (l'uranium acheté au Niger et les tubes d'aluminium servant à la chaîne nucléaire) ont été réfutées.

Hans Blix désabusé

Hans Blix s'en souvient bien: il était assis près de Colin Powell quand l'Américain dressait son acte d'accusation aux Nations unies. Le chef (jusqu'en juin) des inspecteurs de l'Unmovic est aujourd'hui triste et désabusé. Dans un discours à Boston, et dans un entretien la semaine dernière à El Pais, il se réjouit que la guerre soit courte, pour que les destructions et les pertes humaines cessent. Il regrette encore que sa mission ait été suspendue, mais surtout il ose dire maintenant que les armes de destruction massive n'étaient pas le premier souci des Américains, et que la guerre avait été planifiée depuis longtemps. Aux yeux du Suédois inquiet, ce qui s'est passé en Irak contient ce message pour d'autres Etats: même si vous acceptez la venue d'inspecteurs des Nations unies, vous serez attaqués.

Cet avertissement, pour le moment, vise de manière évidente la Syrie. George Bush et Donald Rumsfeld, dimanche encore, ont brandi des menaces contre le régime de Damas, accusé d'avoir fourni des armements au régime de Saddam Hussein, et d'accueillir sur son sol des scientifiques et des armes illégales. L'ultraconservateur Washington Times nomme même deux chercheurs irakiens recherchés, Huda Salih Mahdi Ammash et Rihab Taha, qui auraient trouvé refuge dans le pays voisin. Mais ces rumeurs sont moins solides que la reddition à Bagdad du général Amir Al-Sadi. Le plus haut responsable de l'armement non conventionnel irakien, apprenant qu'il était recherché mort ou vif, s'est livré avec sa femme allemande. Mais il a immédiatement répété ce qu'il a toujours dit: l'Irak n'a plus d'armes illégales. Al-Sadi avait succédé en 1995 au général Hussein Kamel: ce beau-frère de Saddam Hussein avait été exécuté après avoir révélé aux inspecteurs de l'ONU que son pays avait bel et bien un programme clandestin chimique et biologique.