Dix ans après, les larmes de Khao Lak

Thaïlande Le 26 décembre 2004 à 7h58, le tsunami engloutit les environs de Phuket

La longue plage de Khao Lak est la plus touchée. La plupart des 113 victimes suisses y ont péri

Une décennie plus tard, le souvenir de la catastrophe s’est estompé. Mais les blessures demeurent

Il fut, durant des années, le symbole de l’océan devenu fou. Non loin de la route N° 4 qui relie, dans le sud de la Thaïlande, l’île touristique de Phuket à la ville de Trang, le fameux bateau des gardes-côtes échoué, le 26 décembre 2004, à 1,3 km du rivage attestait de la puissance diabolique des flots. Les autorités provinciales avaient même transformé le site, dans le bourg sinistré de Khuraburi, en une sorte de mémorial, avec monument attenant. Au même titre que les cargos jetés contre la falaise par les vagues à Aceh, en Indonésie, où plus de 130 000 personnes périrent en moins d’une heure.

En cette veille de Noël 2014, le bateau de la police navale thaïlandaise est toujours là, posé sur le gravier, rouillé, comme une sentinelle oubliée. Mais tout autour, la vie a repris ses droits. Plusieurs immeubles d’habitations dominent désormais sa carcasse. Boutiques et restaurants squattent le chemin qui mène à l’épave. La plaque apposée par une poignée d’ambassadeurs occidentaux en 2005, pour le premier anniversaire de la tragédie, a bien besoin d’être lustrée. Le site n’a même pas été retenu comme un des lieux de la commémoration officielle prévue cette semaine à Phuket, en présence de l’ambassadrice de Suisse à Bangkok, Christine Schraner Burgener.

Plus de 8000 personnes, dont environ 2000 touristes et résidents étrangers – parmi lesquels des dizaines de Suisses – périrent ici, sur cette longue plage ininterrompue de Khao Lak, au nord de Phuket. Khuraburi, dont une bonne partie des maisons et des hôtels jouxtaient la mer, fut l’un des épicentres de la catastrophe. Mais au fil des années, la parenthèse s’est refermée. Mike, un vétéran suisse de Phuket dont les bureaux abritèrent dans l’urgence les premiers secours voici dix ans, a vu le souvenir s’estomper. Moins de parents venus faire le deuil de leurs proches. Moins de visites officielles. De plus en plus de panneaux de signalisation des rivages à risque gagnés par la corrosion, ou même parfois tordus par des engins de chantier: «Dans un sens, c’est tout à fait normal, explique ce juriste. Dès les premiers jours, alors que je voyais débarquer dans mon bureau des proches bouleversés, tout juste descendus de l’avion, les psychologues de la Rega [la garde aérienne suisse de sauvetage et d’évacuation médicale] nous expliquaient que le propre du tsunami est de faire beaucoup de victimes et de dégâts en un temps record. Puis de peu à peu disparaître, car ses traces s’effacent.»

Il y eut, pourtant, une sorte de culte du souvenir durant les premières années qui suivirent le drame. En décembre 2005, les autorités thaïlandaises firent de leur mieux pour accueillir les familles des victimes, organisant sur toutes les plages sinistrées des lancers de flambeaux dans la nuit, au milieu d’un paysage encore désolé, parsemé de murs de ciment déchiquetés et de palmeraies broyées par les vagues.

Changement radical ces jours-ci. Sur la célèbre plage de Patong à Phuket, où la silhouette du Patong Swiss Hotel se détache avec ses bungalows modestes mais bien tenus, la priorité n’est pas d’attiser la douleur passée. Le tourisme, en Thaïlande, pique du nez depuis le coup d’Etat militaire de mai. Nommée récemment consule honoraire de Suisse, Andrea Kotas Tammathin, une résidente helvétique de longue date, gérante d’une agence de voyages, glisse la nécessité de «regarder devant» à presque chaque conversation.

Erik, gérant zurichois d’une auberge à Khao Lak, soutient cette posture: «Il ne faut surtout pas que les familles des victimes croient que nous avons oublié ce jour funeste. Beaucoup d’entre nous ont aussi perdu des proches, suisses ou thaïlandais. Nous avons à chaque fois participé aux commémorations. Nous essayons, autant que faire se peut, d’alerter l’administration thaïlandaise quand des visiteurs s’étonnent des hôtels reconstruits en bord de mer, de l’absence de digues de protection contre les vagues, ou des incompréhensions parfois cocasses durant les exercices d’alerte, tous les quinze jours (plus une répétition générale d’évacuation chaque année). Cela dit, le tsunami ne nous hante pas. Khao Lak a pleuré. Beaucoup. Nous avons dû sécher nos larmes.»

Un lieu, plus que d’autres, illustre ce changement. Au sortir de la localité de Takua Pa, autre lieu martyr du 26 décembre 2004, la pagode Yan Yao n’arbore quasiment pas de souvenirs de ces affreuses journées. Nous y étions pourtant, parmi tant d’autres, les pieds dans le marigot puant créé par l’amoncellement de cadavres rejetés par la mer, entreposés sur des piles de glace par les secouristes. La fameuse légiste thaïe Pornthip Rojanasunand détonnait, avec sa coiffure hirsute et multicolore, au milieu des dépouilles rongées par la vermine. Le coordinateur de l’aide suisse sur place, Jean-Michel Jordan, y était aussi. Horreur. Insoutenable détresse devant l’interminable liste des noms et des photos des disparus. Dix ans déjà: «Beaucoup d’entre nous étaient là, se souvient l’un des moines bouddhistes de Yan Yao. Ces visages sont encore dans nos têtes. Croyez-vous qu’un monument changerait cela? La mémoire va et vient, comme l’océan.»

En face, de l’autre côté de la route, une tour d’alerte au tsunami a été construite. Elle est, ce matin-là, verrouillée, même si le sous-préfet local affirme disposer d’«une cellule de crise qui consulte en permanence les données météorologiques et se tient prête à faire tout évacuer». Les plots de béton commandés pour consolider le rivage n’ont guère été déployés. Les longues plages de Khao Lak sont redevenues une destination de vacances fétiche. Et beaucoup de touristes, y compris suisses, ne posent même plus la question de savoir si c’est bien ici qu’un matin de décembre 2004, l’enfer se substitua au paradis.

Le tourisme, en Thaïlande, pique du nez depuis le coup d’Etat militaire de mai dernier