Une embuscade en règle. Il est un peu plus de 20h30, lundi, lorsque le commandant de police Jean-Baptiste S., 42 ans, pousse le portail de son pavillon, dans une zone résidentielle de Magnanville (Yvelines). L’intéressé opère au commissariat des Mureaux, la ville connue pour ses quartiers sensibles et sa mosquée salafiste Tariq Ibn Zyad, perquisitionnée très vite après les attentats parisiens du 13 novembre 2015. Il a été, souvent, au contact de délinquants musulmans radicalisés, dont l’emprise sur le quartier de la Vigne-Blanche, l’une des cités des Mureaux, alarme la municipalité. Soirée ordinaire de juin. Puis l’horreur: caché non loin du portail et armé d’un couteau, Larossi Abballa, 25 ans, livreur de burgers «paisible» selon ses voisins, agresse le policier pour le tuer. Bagarre. Poursuite sur quelques mètres durant laquelle la victime a le temps de crier pour prévenir ses voisins et appeler des secours. Dix coups de couteau. Une mare de sang. Premier acte.

Un double meurtre commis de sang-froid

L’embuscade n’est pas seulement préméditée. Condamné le 30 septembre 2013 à 3 ans de prison, dont six mois avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve jusqu’au 30 novembre 2015, Larossi Abballa porte lundi soir avec lui une caméra et s’empresse de tweeter son forfait. A l’intérieur du pavillon? Jessica S., 36 ans, compagne du commandant de police et leur bébé de 3 ans (retrouvé vivant). La jeune femme sera retrouvée sur les lieux après l’assaut, tuée d’une blessure au cou. Les circonstances et le moment de sa mort, à l’heure d’écrire ces lignes, ne sont pas encore clairs. Mais le pire des scénarios est enclenché. Alors que le policier agonise encore, semble-t-il, devant son domicile, le terroriste passe à la seconde phase de son attaque, revendiquée mardi par l’Etat islamique auquel il avait fait allégeance en mai. Il se mure, se filme, et poste vers 20h52 une vidéo sur un compte Facebooklive ouvert au nom de Mohamed Ali.

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Tout y est. L’horreur d’un double meurtre commis de sang-froid. Le déferlement d’un attentat terroriste signé par un émule des frères Kouachi, d’Amedy Coulibaly et de Salah Abdeslam dans un quartier paisible de la grande couronne parisienne, là où beaucoup de pavillons sont occupés par des employés de l’usine Renault de Flins. La promesse du meurtrier de transformer l’Eurofoot en «cimetière». Et, surtout, l’apparition du profil d’assassin islamiste tant redouté par les forces de l’ordre hexagonales, deux jours après le massacre d’Orlando: une attaque ciblée, contre des policiers identifiés et sans doute suivis de longue date. Une guerre d’élimination symbolisée par la découverte d’une liste de cibles – journalistes, musiciens, personnalités – dans l’appartement du meurtrier, dans le quartier sensible du Val Fourré de Mantes-la-Jolie. Dans la ville où travaillait justement Jessica S., employée au commissariat local.

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La suite des événements ressemble à un engrenage déjà trop vu depuis les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Il est un peu plus de minuit lorsque après trois heures de discussion sans succès avec le suspect – qui aurait refusé de parler d’autre chose que de religion avec la négociatrice du Raid, l’unité d’élite de la police – l’assaut est donné et l’homme abattu. Comme un terrible aveu d’impuissance de la justice qui avait condamné ce délinquant mis en examen et placé en détention en 2011 par l’ancien juge antiterroriste Marc Trevidic, les coups de feu des hommes du Raid déchirent la nuit alors que le procureur de la République de Versailles parle toujours de «négociations en cours» devant les caméras. La version des faits a été retracée, mardi après-midi, par le procureur François Molins, patron du parquet antiterroriste qui, depuis le 13 novembre 2015, emploie une vingtaine de magistrats à plein-temps, affairés à trier les informations et les individus dans le cadre de l’état d’urgence. Dès le matin, la nature «terroriste» des actes avait été d’emblée confirmée par le président François Hollande et le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve.

Plus de 2000 volontaires pour le djihad recensés en mars 2016

«Toute la complexité du terrorisme initié par Daech qui incite à «tuer des mécréants chez eux, avec leurs familles» est ici représentée», a expliqué François Molins, en relatant le parcours judiciaire de Laroussi Abballa. De fait. Côté pile: un délinquant radicalisé comme tant d’autres, envoyé en détention pour avoir participé, en 2011, à une filière d’envois de combattants vers l’Afghanistan et le Pakistan. Côté face: l’hypothèse probable d’un réseau bien organisé qui pourrait trouver son origine aux Mureaux, une commune d’implantation salafiste de longue date. Avec, au milieu, une justice française dépassée par les plus de deux mille volontaires pour le djihad officiellement recensés par les services en mars 2016.

«Son dossier ne comportait aucune anomalie.»

Condamné en septembre 2013, le meurtrier de Magnanville avait été aussitôt relâché car sa peine incluait son incarcération préventive. Il avait, ensuite, répondu aux convocations dans le cadre de sa mise à l’épreuve, fournissant des justificatifs en cas d’absence ou de reports. «Son dossier ne comportait aucune anomalie. Il a toujours justifié de sa résidence et de son activité professionnelle», a confirmé François Molins. Les services de renseignement l’avaient néanmoins dans leur ligne de mire: Laroussi était de nouveau sur écoute depuis février 2016, cette fois dans le cadre d’une enquête sur une filière vers la Syrie et l’Irak. Alors? «Soit il a parfaitement su dissimuler ses intentions, soit il y a eu des fautes dans la surveillance, ou sa décision de passer à l’acte a été prise d’un seul coup», analyse un ex-policier parisien.

On savait les forces de l’ordre françaises épuisées par l’état d’urgence, l’Eurofoot et les grèves qui durent depuis deux mois et ont de nouveau violemment secoué Paris hier. Mais la peur est maintenant palpable. «Il nous faut tous redoubler de vigilance. Nous sommes des cibles. Tous, y compris dans les villages ou dans les quartiers réputés tranquilles» confient au Temps le général de gendarmerie Bertrand Soubelet (lire ci-contre). Le débat sur le port d’arme hors des heures de service a aussitôt été relancé. La mise hors d’état de nuire des suspects appréhendés, envoyés en prison où ils se radicalisent encore plus, redevient un casse-tête. «La France est en guerre», a répété le premier ministre Manuel Valls. Mais comment parer, dans un état de droit, à des attaques ciblées et individualisées, transformées par les recrues fanatisées de Daech en armes de terreur massive sur les réseaux sociaux?


Filières: une justice débordée par le djihadisme

Preuve de la recrudescence de «l’islamo-gangstérisme», deux filières djihadistes ont été disloquées par la justice française depuis le début 2016.

La première est celle de Champigny-sur-Marne (dans l’est parisien) qui concernait douze prévenus, dont plusieurs absents des débats car toujours en Syrie ou en Irak, dans les rangs de Daech. L’un des lieux de radicalisation de ce groupe était une mosquée salafiste de Villiers-sur-Marne, et le rôle prééminent de deux «gourous» toujours en fuite, Mustapha Mraoui et Mickaël Dos Santos, a été mis en évidence lors des débats. Le second aurait été identifié sur des vidéos d’égorgement de Daech. Les peines prononcées ont été de 3 à 10 ans de prison.

Le procès en correctionnelle de la seconde filière a eu lieu à Paris début juin. Il concernait un groupe de jeunes Strasbourgeois dont Karim Mohamed Aggad, frère du dernier kamikaze du Bataclan à avoir été identifié: Fouad Mohamed Aggad. Les peines requises vont là aussi jusqu’à 10 ans de prison et le jugement sera rendu le 6 juillet. Selon les chiffres officiels, 609 Français, ou résidents en France, auraient rejoint les rangs de Daech ou d’Al-Qaida. 168 y seraient morts.


La France quadrillée

Depuis la mise en œuvre de l’état d’urgence le 13 novembre 2015:

– 756 armes découvertes
– 420 interpellations
– 3579 perquisitions administratives
– 404 personnes frappées d’assignations à résidence
– 31 infractions liées au terrorisme
– 67 peines prononcées, dont 56 incarcérations

Au total, 96 procédures ouvertes par le parquet antiterroriste