La Chine impose son silence sur le sort de l’artiste Ai Weiwei, détenu depuis deux semaines pour «crime économique», tandis que les protestations internationales se multiplient. Washington, Londres, Paris et l’Union européenne demandent sa libération. Berlin a récemment «convié» l’ambassadeur chinois pour exiger des explications. Pour seule réponse, le porte-parole du Ministère des affaires étrangères chinois, Hong Lei, s’est contenté de fustiger l’ingérence des Etats occidentaux.

Au milieu de cette effusion diplomatique, la Suisse fait preuve de la plus grande retenue. Ai Weiwei n’est pourtant pas un inconnu, la Kunst­halle de Berne ayant accueilli sa première exposition en solo en 2004. Son principal galeriste, le Lucernois Urs Meile, ne souhaite pas associer son nom à une protestation d’ordre politique. «Notre devoir est de promouvoir Ai Weiwei en tant qu’artiste et de nous occuper de son œuvre» déclare-t-il. Le galeriste a toutefois signé une pétition lancée sur Internet par le Musée Guggenheim de New York pour demander la libération de Ai Weiwei, ajoutant son nom à la liste des quelque 78 000 personnes, dont nombre de prestigieuses institutions, qui affichent leur soutien à l’artiste.

L’ex-ambassadeur suisse à Pékin, Uli Sigg, grand collectionneur d’art contemporain chinois, explique quant à lui vouloir agir en faveur de son ami Ai Weiwei en évitant toute exposition médiatique, afin de préserver ses relations en Chine. Les œuvres de l’artiste seront bientôt exhibées au Musée d’art de Lucerne, puis au Musée de la photographie de Winterthour. «Cette affaire doit rester dans les mains des Etats», estime le directeur du musée de Winterthour, Urs Stahel, qui a lui aussi signé la pétition du Musée Guggenheim. Les architectes bâlois Jacques Her­zog et Pierre de Meuron, qui ont étroitement collaboré à la conception du Stade olympique de Pékin avec l’artiste, ont refusé pour leur part de répondre aux questions du Temps. Dans un récent entretien accordé au Tages-Anzeiger, Jacques Her­zog évoquait une «discussion en cours au sujet d’une note de protestation, qui sera transmise à la Chine par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE)».

Sollicité par Le Temps, le DFAE explique avoir exprimé aux autorités chinoises, sans préciser quand, son «inquiétude» et l’espoir que le cas de Ai Weiwei sera éclairci le plus tôt possible. Il se dit également préoccupé par le nombre croissant d’arrestations d’activistes en Chine, et appelle le gouvernement chinois à leur garantir un procès équitable. Le DFAE refuse toutefois d’indiquer s’il compte suivre l’exemple des diplomaties voisines, en demandant la libération de l’artiste.

La présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, a reçu le 1er avril une lettre d’Amnesty International la priant d’intervenir auprès des autorités chinoises pour leur demander de libérer immédiatement les militants arrêtés. A ce jour, la missive est restée sans réponse. Quant à l’ambassade de Chine à Berne, elle déclare ne rien savoir de la position officielle de la Suisse, alors que se prépare le voyage pour Pékin du ministre de l’Intérieur, Didier Burkhalter. Le 23 avril, il inaugurera notamment, à Caochang­di, à deux pas de l’atelier de Ai Weiwei, l’exposition ReGeneration 2, organisée par le Musée de l’Elysée de Lausanne. «Il n’est pas prévu d’évoquer le cas de l’artiste, indique le porte-parole du Département de l’intérieur, Jean-Marc Crevoisier. La voie diplomatique de la Suisse privilégie la discrétion.»

A noter que Berne mène en ce moment des négociations pour parvenir à un accord de libre-échange avec la deuxième puissance économique mondiale. S’il est conclu, ce sera une première en Europe. Avant elle, la Norvège avait entamé des négociations identiques, brutalement suspendues en octobre 2010, suite à l’octroi à Oslo du Prix Nobel de la paix au dissident Liu Xiaobo. Ce prix «va nuire aux relations entre la Chine et la Norvège», avait alors déclaré Pékin. Depuis, les relations politiques entre les deux pays sont en berne. La Chine s’en prend aux marchés les plus emblématiques du pays nordique, en renforçant par exemple les contrôles vétérinaires sur les importations de saumon, qui ont baissé de 12% en six mois.

«Nous sommes entrés en Chine, car c’est une force économique, mais il manque de la part de la Suisse une position critique», estime Nicole Pfister Fetz, de l’association Art et Politique, qui appelle les autorités à «s’engager pour la libération immédiate» de Ai Weiwei. Le collectif d’artistes et écrivains, dont le réalisateur Samir et l’écrivain Ruth Schweikert, très en vue sur la scène zurichoise, demande à Pro Helvetia d’imposer un moratoire sur ses coopérations avec la Chine. La fondation pour la culture explique qu’elle n’a pas l’intention d’intervenir. «Nous travaillons surtout avec des institutions non étatiques, c’est pourquoi nous n’avons pas de motif d’interrompre nos projets.»

Ai Weiwei, dans une interview accordée au Temps fin 2010, suite à l’arrestation de son ami, le dissident Liu Xiaobo, déplorait le manque de réaction internationale face à une Chine devenue «économiquement incontournable».