Pourquoi donc a-t-il fallu qu’il débarque du côté français de l’aéroport international de Bâle-Fribourg-Mulhouse? Ramush Haradinaj a été arrêté dès sa descente d’avion, sur la base d’un mandat d’arrêt émis par la Serbie en 2004. L’ancien premier ministre du Kosovo s’est rendu à plusieurs reprises en Suisse, mais il a aussi assisté, sans être inquiété, au match France/Albanie, à Marseille en juin dernier. En revanche, le 17 juin 2015, il avait été arrêté à l’aéroport de Ljubljana. Quand on fait, comme lui, l’objet d’un mandat d’arrêt transmis par la Serbie à Interpol, tout déplacement revient à jouer sa liberté à la roulette russe, même si l’aventure se termine en général sans trop d’encombres. En Slovénie, Ramush Haradinaj a été remis en liberté le soir même de son arrestation et il a pu quitter le pays deux jours plus tard. Les choses ne devraient pas se passer très différemment en France.

Acquitté à deux reprises par le TPI

La Serbie réclame pourtant l’extradition de cet ancien commandant de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK), acquitté à deux reprises par le Tribunal pénal international de La Haye (TPIY). Ramush Haradinaj était poursuivi pour la torture et le massacre de civils non-albanais dans la «zone opérative» de la Dukagjin qu’il dirigeait. L’homme est né en 1968 dans cette région de l’ouest du Kosovo, où d’intenses combats opposèrent les séparatistes albanais aux forces serbes dès le printemps 1998.

C’est en mars 2005 qu’il est inculpé pour la première fois, alors qu’il vient d’assumer la charge de premier ministre du Kosovo, dont il démissionne aussitôt pour se présenter devant ses juges de La Haye. Acquitté en avril 2008, il est replacé en détention en 2010, le Tribunal ayant exceptionnellement ordonné l’ouverture d’un nouveau procès: en effet, pas moins de neuf témoins à charge capitaux de l’accusation ont été tués ou ont trouvé la mort dans des circonstances étranges au cours de la première procédure.

L’acquittement final de Ramush Haradinaj, le 29 novembre 2012, a mis un terme à ce long parcours judiciaire, mais pas aux doutes qui subsistent. La Serbie parle d’un procès «truqué», et beaucoup d’organisations de défense des droits de la personne s’interrogent sur le verdict. Dès l’annonce de l’arrestation de Ramush Haradinaj, mercredi soir, le premier ministre serbe Aleksandar Vucic, a donc réclamé son extradition, en assurant que la justice de son pays, qui a dressé un acte d’accusation partiellement différent de celui du TPIY, avait bien assez de preuves et de témoins pour le juger.

Nouveau tribunal spécial

Il est très peu probable que la France accède à cette demande, mais cela ne signifie pas forcément que Ramush Haradinaj en a fini avec la justice. En effet, un nouveau Tribunal spécial pour les crimes de l’UÇK doit émettre ses premières accusations dans les prochains mois. Ce tribunal, résultat direct de l’enquête menée par le Suisse Dick Marty, est intégré au système judiciaire du Kosovo, mais il est «délocalisé» à La Haye, avec des juges et des procureurs internationaux.

Au vrai, le nom de Ramush Haradinaj ne figure pas dans le rapport présenté en décembre 2010 par le député suisse devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe: Dick Marty s’est concentré sur le «groupe de la Drenica», c’est-à-dire les proches compagnons d’Hashim Thaçi, élu président de la République en avril dernier. L’arrestation de Ramush Haradinaj est néanmoins venue tétaniser encore plus les milieux politiques du Kosovo, qui attendent avec inquiétude les premiers actes d’accusation.

Engagé dans l’opposition, le parti de Ramush Haradinaj, l’Alliance pour l’avenir du Kosovo (AAK), s’est opposé à la création de ce nouveau tribunal tout comme à la poursuite du poussif «dialogue» entre Pristina et Belgrade. Dès mercredi soir, Avni Arifi, le porte-parole de l’AAK, tonnait que l’arrestation de Ramush Haradinaj était le «seul résultat» de ce dialogue. Il est vrai qu’elle ne va pas dans le sens de la «normalisation» des relations entre le Kosovo et la Serbie, tant souhaitée par l’Union européenne.