Pour la première fois depuis un mois, le conflit dans les Balkans a dû céder la place hier aux unes des journaux français. Et c'est de Corse qu'est venue l'information en passe de devenir une affaire d'Etat en France. Trois officiers de gendarmerie, dont le colonel Henri Mazeres, chef des gendarmes de Corse, ont été mis en examen et écroués lundi soir. Un quatrième, le capitaine Ambrosse, devrait connaître très prochainement le même sort, dès que son état de santé le permettra: il est actuellement soigné dans un hôpital militaire à Toulouse pour des brûlures au second degré.

Ces blessures, le gendarme se les est faites dans la nuit du 19 au 20 avril alors qu'avec ses deux autres collègues officiers il se trouvait à proximité d'un restaurant en proie à un incendie d'origine criminelle. Tellement proches même que la justice les soupçonne d'être à l'origine de cet attentat. C'est en tout cas pour «destruction volontaire d'un bien commis en bande organisée» et pour complicité du même chef dans le cas du colonel Mazeres que les gendarmes dorment désormais en prison.

En Corse, l'affaire a suscité émotion et ironie. A Paris, elle est en passe de déstabiliser le gouvernement, au premier chef le ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement qui s'était fait fort de ramener l'Etat de droit en Corse après l'assassinat – toujours non élucidé – du préfet Claude Erignac en janvier 1998. Le successeur de ce dernier, Bernard Bonnet, qui avait été nommé pour mener une «opération Mains propres», est désormais sur la sellette. Mardi toutefois, après un déplacement à Paris où il a été reçu pendant deux heures par le ministre de l'Intérieur puis par les conseillers du premier ministre, Lionel Jospin, Bernard Bonnet est retourné à Ajaccio avec l'apparent soutien du premier. «Rien ne permet de demander la démission de Bernard Bonnet qui accomplit avec courage la difficile mission qui lui a été confiée», a déclaré Jean-Pierre Chevènement devant le Sénat.

Il aura donc fallu moins d'une semaine à la justice pour remonter aux gendarmes. C'est que les officiers y ont mis du leur. Il est environ deux heures du matin mardi dernier lorsqu'un pêcheur donne l'alerte: le restaurant Chez Francis est en flammes. L'établissement est en fait une paillote construite en parfaite illégalité sur le domaine maritime public de la rive sud sur le golfe d'Ajaccio. L'été s'y côtoient les personnalités en villégiature dans l'île.

La paillote est emblématique du combat que mène depuis quinze mois le préfet Bernard Bonnet contre un état de fait peu compatible avec l'Etat de droit qu'il est venu restaurer. Après maints conflits avec son propriétaire, Yves Feraud, le préfet a obtenu que celui-ci s'engage à la raser après la prochaine saison touristique. On ne lui en a donc pas laissé le temps puisque, au matin du 20 avril, il n'en reste que des gravats calcinés. Sur place les enquêteurs – des gendarmes eux aussi – font une étrange découverte: une cagoule maculée de sang, des jerrycans enterrés dans le sable à 50 mètres, un tract «Feraud balance de la police» et surtout un talkie-walkie.

Or, ce radio émetteur, les gendarmes l'identifient très vite comme appartenant à… leurs collègues du Groupe de pelotons de sécurité (GPS), un organisme dépendant directement du préfet Bernard Bonnet. Le propriétaire de la cagoule se révèle être le capitaine Norbert Ambrosse, chef de cette unité, que les magistrats ne peuvent alors interroger: couvert par une permission donnée par ses supérieurs, il a été hospitalisé pour soigner des brûlures. Dans un premier temps les gendarmes donnent des versions contradictoires de leur présence sur les lieux de l'attentat. Selon leur hiérarchie, ils étaient effectivement sur place, mais en «mission d'observation». Les explications n'ont pas convaincu le juge d'instruction qui a fait incarcérer deux des trois gendarmes présents ainsi que leur chef. Mais l'affaire pourra difficilement en rester au niveau d'éventuels exécutants d'une opération que les nationalistes corses se sont empressés de qualifier de «barbouzerie». Les élus de l'île, le propriétaire du restaurant détruit ainsi que l'opposition de droite à Paris demandent désormais qui a donné l'ordre de cette opération s'il se confirmait que des gendarmes y ont bel et bien participé. Et tous soulignent que les gendarmes ne pourraient avoir pris seuls une telle initiative.