Quand Joe Lockhart, le porte-parole de la Maison-Blanche faisait allusion, le mois dernier, aux révélations d'un «magazine d'information», les journalistes du Capitole ont failli s'étrangler. «Un magazine de quoi», ont hurlé en chœur une dizaine d'entre eux piqués au vif. «Heu… un magazine», a corrigé quelque peu amusé, le porte-parole. Il avait mis dans le mille. Et le lapsus n'a pas passé inaperçu. Car le magazine n'était autre que Hustler, la plus célèbre publication du magnat de la presse pornographique, Larry Flynt, personnage haut en couleur, chantre de la défense de la liberté d'expression au nom de laquelle il a gagné tous les procès intentés contre lui depuis vingt ans. Sa dernière trouvaille: épingler un à un tous les politiciens, de préférence républicains et détracteurs de Bill Clinton. Sa méthode: révéler les détails peu avouables de leur vie sexuelle. Ses motifs: dénoncer l'hypocrisie de la capitale fédérale.

Scoops à revendre

Et les premières têtes de tomber. A commencer par le parlementaire Bob Livingstone, le successeur désigné de Newt Gingrich au poste de speaker de la Chambre des représentants, forcé à la démission, le 19 décembre, après avoir avoué plusieurs adultères, devançant la publication imminente de ses liaisons extraconjugales par Larry Flynt. Celui-ci promettait alors de ne pas s'arrêter en si bon chemin et disait avoir d'autres «gros poissons dans ses filets».

Le voilà qui repasse à l'attaque. Lundi, lors d'une conférence de presse convoquée dans son bureau de Los Angeles, devant des statues de couples en pleins ébats amoureux, le pornographe s'en prenait au représentant républicain Bob Barr, l'un des «procureurs» de la Chambre basse au procès Clinton et adversaire acharné du président. Selon Flynt, Barr aurait entretenu une liaison extraconjugale avant son divorce en 1986. Il aurait aussi financé l'avortement de sa deuxième femme en 1983, alors qu'il n'a cessé d'affirmer, durant ses campagnes électorales, qu'il s'opposerait de toutes ses forces à toute forme d'interruption volontaire de grossesse, même en cas de viol. Bob Barr a immédiatement réagi affirmant qu'il «n'avait jamais commis de parjure». Il a en revanche refusé de commenter les détails sulfureux publiés par le pape du porno, ne souhaitant pas «discuter de sa vie personnelle, de quelle façon que ce soit avec les médias».

Larry Flynt, lui, jubile. Sa pêche porte ses fruits. Et les politiciens qui l'ont ridiculisé lorsqu'ils découvraient son annonce dans le Washington Post en octobre, offrant jusqu'à un million de dollars à «toute femme susceptible de lui donner des informations crédibles sur le comportement sexuel de représentants, de sénateurs ou de hauts fonctionnaires de l'Etat», de se faire soudainement bien silencieux. Surtout que Flynt affirme avoir d'autres scoops du genre sous le coude, dont un impliquant un républicain plus important encore que Barr. A ses détracteurs, Flynt répond qu'il agit de la sorte pour «démasquer les hypocrites». Ses méthodes d'investigation sont irréprochables, affirme-t-il. Les rumeurs rapportées sont vérifiées par un bureau de détectives privés, dont certains ne seraient autres que des ex-agents du FBI et de la CIA. «J'ai le sentiment d'avoir utilisé les standards journalistiques les plus élevés dans la vérification des preuves», assène encore Flynt, assuré de déchaîner les fureurs de la presse bien pensante de Washington, qui n'a eu de cesse de justifier sa couverture parfois fort discutable de la saga Lewinsky.

Dans un éditorial d'une étrange insolence pour un organe de presse qui ne s'est pas distingué des autres dans la course aux scoops, le New York Times se fait le défenseur de la «presse établie». «Pour les non-initiés, les journalistes professionnels ne payent pas pour les histoires qu'ils découvrent», écrit l'éditorialiste du NYT. «Certains jours, la plus importante histoire d'un journal est celle qu'il ne publie pas», poursuit-il passant sous silence les dérapages de cette même «presse établie» depuis près d'un an. Plus équitable, le Washington Post ose ce constat: «Pour un milieu (de la presse) qui passé une année à se vautrer dans le bourbier Lewinsky, voilà ce que cela a apporté: c'est désormais Larry Flynt qui dicte l'agenda.»

Le lapsus de Joe Lockart paraît soudain bien peu involontaire. S'il menace les politiciens, Larry Flynt a surtout mis le doigt sur le malaise médiatique qui s'est installé à Washington. Alors que les journalistes politiques se sont complu dans les secrets d'alcôve, voici un pornographe avoué se complaire à son tour dans la politique. «Virtuellement, il n'y a plus de sphère privée pour les élus. Et il y a plus d'un co-conspirateur à l'origine de cette situation, les politiciens eux-mêmes, les médias, Internet…. Cette ville est devenue cinglée», soupire Sanford Ungar, doyen de l'Ecole américaine de journalisme.