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L’art de la guerre selon Trump: des haut gradés américains à la retraite tirent la sonnette d’alarme

Une enquête de «The Atlantic» dévoile la relation ambivalente qu’entretient Donald Trump avec son armée. Le président américain méprise l’expertise de ses officiers. Imprévisible, sa façon de commander menace les troupes déployées sur le terrain. De quoi pousser d’anciens membres du Pentagone à briser la loi du silence

«General Chaos», nouveau surnom de Donald Trump, commandant en chef de l’armée la plus puissante du monde: The Atlantic n’y va pas de main morte, sur sa prochaine une, pour qualifier l’actuel locataire de la Maison-Blanche. Dans son numéro de novembre, le prestigieux magazine américain s’interroge sur sa stratégie militaire, ou plutôt se demande s’il en a réellement une.

Lire l’article original dans The Atlantic: Top Military Officers Unload on Trump

Dans l’enquête très complète de Mark Bowden, de très haut gradés récemment partis à la retraite témoignent pour la première fois de l’évolution de leurs conditions de travail depuis trois ans. Tous les quatre, à l’exception d’un, ont travaillé étroitement avec Donald Trump. Tous ont eu des responsabilités de général ou de lieutenant-général dans les différents corps de l’armée. Tous évoquent les multiples dangers que font peser ses décisions sur la sécurité des troupes américaines déployées dans des zones de guerre.

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L’instinct plutôt que l’expertise

L’armée américaine fait habituellement preuve de retenue, écrit le journaliste, pas question pour la «grande muette» de remettre en cause publiquement les décisions du chef de l’Etat. Mais comment réagir quand celui-ci tweete une fake news? Le cas s’est posé le 19 décembre 2018, quand Donald Trump annonce sur Twitter le retrait des troupes américaines de Syrie: «Nos garçons, nos jeunes femmes, nos hommes, ils reviennent tous, et ils reviennent maintenant.» «L’Etat islamique est vaincu», déclare-t-il à la suite dans une allocution télévisée.

Le général Joseph Votel, alors responsable de l’U.S. Central Command, un des quatre militaires interrogés par le mensuel, n’est pas consulté. Selon les témoignages récoltés par le journaliste, Donald Trump «rejette le processus minutieux de prise de décision opéré par les commandants en chef» et méprise leur expertise, trait dominant de son leadership. Le président fait davantage confiance à son instinct et aux informations de Fox News pour prendre ses décisions. Sur le terrain, la situation est pourtant tout autre: l’Etat islamique a certes été minutieusement démantelé au cours des cinq dernières années, mais le groupe terroriste n’est pas encore vaincu. Pire, ce retrait précoce risque de créer un vide dans la région. Le général Votel prend alors une décision extrêmement rare: contredire Trump dans une interview à CNN.

Quelques jours plus tard, Donald Trump annonce qu’une partie des soldats américains va finalement rester en Syrie aux côtés de la coalition internationale, tout en refusant d’admettre qu’il s’agit d’une marche arrière. Pour Mark Bowden, «ce virage à 180 degrés est devenu un virage à 90 degrés. En fin de compte, les principaux effets du tweet de Trump ont été d’ébranler la confiance des alliés et d’encourager à la fois El-Assad et l’Etat islamique.»

Riche en exemples, l’enquête liste une succession de revirements qui illustrent les réactions disproportionnées de l’hôte de la Maison-Blanche: de l’attaque de drone en Iran, finalement annulée quelques minutes avant son lancement, au déplacement de trois porte-avions dans les eaux de la péninsule coréenne, Donald Trump aime jouer avec le feu.

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La confusion peut déclencher des guerres

Si trois d’entre eux ont préféré rester anonymes, les quatre haut gradés partagent une même impression: Trump considère l’imprévisibilité comme une vertu. Si l’ennemi ne sait pas sur quel pied danser, il est en position de faiblesse. Cette tactique, le président l’emploie depuis plusieurs mois avec la Corée du Nord, multipliant les volte-faces, passant des menaces aux déclarations d’amour. Mais à long terme, l’imprévisibilité peut devenir un problème. «En l’absence d’une stratégie sous-jacente cohérente, l’incertitude crée de la confusion et augmente le risque d’erreurs de calcul», écrit le mensuel. Des erreurs qui sont à l’origine de la plupart des guerres, selon ces mêmes généraux.

Paradoxalement, l’enquête du journaliste met en lumière une vision désuète du président vis-à-vis de ses soldats. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, ils profitent d’une impunité sans précédent: le président a ainsi gracié l’ancien lieutenant Michael Behenna, pourtant condamné pour le meurtre d’un prisonnier irakien, et réhabilité le chef des opérations spéciales Edward Gallagher, accusé d’avoir poignardé un adolescent de l’Etat islamique et tué des civils. Un signal inquiétant pour l’un des anciens généraux interrogés: «Trump ne comprend pas l’ethos guerrier censé transcender les lois de la guerre et régir le comportement des soldats.» Sa conclusion n’est pas plus rassurante: «Le plus difficile, c’est qu’il pourrait être président pendant encore cinq ans.»

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