Revue de presse

Le «lasagnegate» réveille le tabou de l’hippophagie

Ce week-end, tout le monde s’est passé la patate chaude. Mais au-delà des responsabilités, manger du cheval et/ou du bœuf pose toutes sortes de questions. Philosophiques, éthiques, diététiques…

Sous la menace de sanctions, toute la chaîne de production agroalimentaire s’est renvoyé ce week-end dans toute l’Europe la responsabilité de la présence de viande de cheval dans des produits censés ne contenir que du bœuf: «Lasagnes au cheval et patate chaude», résume le titre de Libération. Au point que l’on peut désormais parler de «lasagnegate» sans craindre d’exagérer: scandale au Royaume-Uni, justice saisie en France, abattoirs en Roumanie, trader chypriote aux Pays-Bas, des bénéfices de plusieurs centaines de milliers d’euros, l’affaire semble tentaculaire.

Mais c’est au Royaume-Uni que tout a commencé. Et l’on prévoyait un scandale hors norme, puisque «les Britanniques ont une aversion pour la viande chevaline». Le Daily Telegraph, lu et traduit par Courrier international, rappelle pourtant que «cela ne les empêche pas d’en exporter de grandes quantités à leurs voisins du continent». D’où les questions suivantes, corollaires à cette crapulerie: quelle est notre relation à la viande, aux différents types de viandes? Est-ce «normal», philosophiquement, éthiquement, diététiquement, d’en manger?

Cette «indigne hypocrisie va de pair avec le dégoût que nous inspire, à nous les Anglo-Saxons, la consommation de la viande chevaline», poursuit le quotidien britannique. Car «à l’heure actuelle, 1 milliard de personnes en mangent. Elle est servie couramment à table dans de nombreuses contrées» et elle «a une histoire aussi vieille et contradictoire que celle de l’humanité. Des centaines de milliers d’années durant, l’homme a mangé du cheval, et ce n’est que depuis cinq mille ans qu’il a fait de l’animal son ami.»

L’affaire n’est pas nouvelle, si l’on en croit le Guardian. Mais Findus, la marque de lasagnes incriminée, lui a donné une ampleur qu’elle n’avait pas jusqu’ici. A la mi-janvier, comme le rappelle le site Eurotopics, en Grande-Bretagne et en Irlande, l’instance de contrôle de la sécurité alimentaire avait déjà trouvé «des traces de viande de cheval dans des hamburgers». L’Irish Independent avait alors déploré les habitudes alimentaires de la population: «Il est primordial de savoir comment sont produits les aliments que nous consommons, pas seulement pour des raisons religieuses ou esthétiques, mais parce que la malbouffe peut être fatale.

»Les burgers «de bœuf» étaient en fait constitués de 29,1% de viande chevaline, et ce n’est qu’un exemple de la nourriture pas chère qui se retrouve tous les jours dans le caddie de nombreuses familles. C’est parce que nous sommes en faillite, n’est-ce pas? Avec la récession, qui peut encore se permettre d’acheter des aliments biologiques, qui perdent leur fraîcheur au bout d’un ou deux jours? On ne peut tout de même pas se permettre un tel gaspillage? Malgré tout, à la fin de la semaine, environ un tiers de nos achats finit à la poubelle. C’est choquant. Mais il semblerait que nous soyons déjà habitués à acheter de la nourriture bon marché, qui souvent n’est plus du tout nutritionnelle.»

Alors, outre les jeux de mots («facteur cheval», «culotte de cheval», etc.) qui fusent désormais sur Twitter, le site de L’Avenir relève que «ce couac, s’il est interpellant, n’est pas non plus une crise sanitaire majeure. Si la polémique avait porté sur une substitution carottes/potiron ou scampis/chair d’écrevisse, elle aurait eu beaucoup moins de retentissement. C’est qu’ici, on touche au culturel.»

Le journal belge confirme que «dans les pays anglo-saxons, la consommation de viande de cheval relève quasiment du sacrilège. Né là-bas, le scandale n’en a été que plus virulent. Chez nous, il trouve aussi un certain écho car la plus noble conquête de l’homme est pour beaucoup incompatible avec le couteau et la fourchette (l’hippophagie fut ainsi taxée de pratique païenne par le pape au VIIIe siècle).

»Cette aversion viscérale largement répandue pour la viande de cheval va donc permettre de relancer le débat sur les lacunes en matière de traçabilité des aliments, de prendre des sanctions et d’imaginer des mesures pour éviter de telles dérives. Mais gageons que nous n’échapperons pas à une prochaine crise, le naturel nonchalant et coupable des acteurs des filières alimentaires revenant toujours au galop.»

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