Nouvelles frontières

L’Asie de l’Est, zone de danger

Qui représente la principale menace pour la paix en ce début d’année en Asie de l’Est, la zone économique la plus dynamique du monde? La Corée du Nord de Kim Jong-un, la Chine de Xi Jinping, le Japon de Shinzo Abe ou les Etats-Unis de Barack Obama?

La région n’est pas seulement le lieu de la plus importante course aux armements de ce nouveau siècle, c’est aussi le théâtre d’une incroyable course aux récriminations mutuelles. Kim Jong-un promet le feu nucléaire aux frères de Corée du Sud et à leurs «maîtres» américains. Xi Jinping veut donner une leçon au Japon et défie les Etats-Unis sur les mers. Pour Shinzo Abe, Pékin joue les apprentis sorciers. Barack Obama met en garde contre les dérives des trois premiers, y compris son allié nippon. Les Etats voisins, enfin, observent avec nervosité ce monde dont on pressent qu’il est à un tournant, l’équilibre des forces étant chambardé par l’affirmation d’une Chine qui revendique un nouveau statut de superpuissance.

Vendredi, Pékin affirmait – statistiques à l’appui – sa position de première puissance commerciale au monde (hormis les services). «Le monde d’aujourd’hui n’est plus comme avant», assènent les diplomates chinois. Désormais, la Chine veut assumer son rôle, celui de principale puissance régionale. Elle veut aussi qu’on lui reconnaisse ce statut. Seuls les Etats-Unis sont encore en mesure de lui faire de l’ombre.

Dans le jeu des comparaisons entre 1914 et 2014, ce terrain asiatique miné apparaît comme le plus pertinent pour tirer des parallèles historiques. La Chine se retrouve dans le rôle de l’Allemagne, les Etats-Unis dans celui de la Grande-Bretagne et le Japon dans celui de la France. En 2014, comme en 1914, nous sommes dans une logique d’empires pour ce qui est de la Chine et des Etats-Unis. Les blessures de l’Histoire et l’idée de revanche sont tout aussi fortes aujourd’hui entre la Chine et le Japon qu’elles ne l’étaient à l’époque entre l’Allemagne et la France. Dans cette région du monde, la logique de compétition entre nationalismes s’exacerbe de façon inquiétante. Les alliances militaires ne s’inscrivent dans aucune structure régionale de sécurité. Et la pax americana est tout aussi clairement contestée par la Chine de Xi Jinping que l’était la pax britannica par l’Allemagne de Guillaume II. Comme l’Allemagne du Kaiser, la Chine communiste poursuit un ambitieux programme de réarmement, en particulier naval, afin de briser le monopole des mers exercé par les Etats-Unis. Ces derniers ripostent en opérant un vaste repositionnement stratégique, qui les amène à se désengager du Moyen-Orient pour opérer un pivotement vers le Pacifique Ouest. En forçant l’analogie, on pourrait voir, dans la dispute actuelle entre la Chine et le Japon à propos de la souveraineté sur les îles Senkaku/Diaoyu, un pendant à la Serbie prise en étau entre les empires austro-hongrois, ottoman et russe… Ne manque plus que l’étincelle qui déclenche la réaction en chaîne, alors même qu’aucun des acteurs n’a véritablement l’intention d’entrer en guerre. Une ère extraordinaire de globalisation des échanges a bénéficié à la région ces dernières décennies, comme c’était le cas pour l’Europe de 1914. L’optimisme règne quant à un avenir matériel meilleur. En même temps, le poison du nihilisme, du cynisme, d’un patriotisme revanchard et de l’envie d’en découdre se diffuse dans une partie de ces sociétés, sous l’effet de propagandes chauvines.

Bien sûr, la comparaison a ses limites. L’imbrication économique de ces différentes entités nationales devrait agir comme un antidote à la tentation d’en découdre. Si la Chine rêve de restaurer sa puissance antique et d’étendre sa sphère d’influence, son peuple est loin d’être aussi imprégné de l’esprit militariste de l’Allemagne d’il y a un siècle, ou du Japon des années 1930. On pourrait invoquer bien d’autres facteurs invalidant ce parallèle. Mais dans l’immédiat, davantage qu’au Moyen-Orient ou en Afrique, c’est bien en Asie de l’Est que se situe le principal danger pour la paix mondiale.

L’optimisme règne quant à un avenir matériel meilleur. En même temps, le poison du nihilisme se diffuse