Chercheur-enseignant à l’université Shahid Behechti de Téhéran, Amir Nikpey* revient sur ce «mouvement vert», né de la victoire contestée de Mahmoud Ahmadinejad, en juin dernier. Un mouvement qui refuse de s’éteindre malgré la répression croissante.

Le Temps: Trente et un ans après la chute du shah, une seconde révolution est-elle en gestation?

Amir Nikpey: Le contexte est différent. La plupart des opposants d’aujourd’hui ne tiennent pas de discours révolutionnaire. Ils rejettent en bloc la violence. Leur mouvement est pacifique. Il est enraciné dans la société civile. A l’époque, les différents groupes politiques étaient beaucoup plus radicaux. Certains étaient armés. Aujourd’hui, les revendications se basent sur des concepts de justice, d’égalité, de non-violence. Elles ne sont pas nouvelles mais l’élection de juin dernier, considérée comme frauduleuse, les a propulsés sur le devant de la scène. Pour l’heure, la très grande majorité des Iraniens de l’intérieur aspirent à des réformes, pas à un renversement du système.

– Avec le renforcement de la répression, on assiste pourtant à une radicalisation de l’opposition?

– S’il vise à museler l’opposition, le recours à la force s’avère contre-productif. Ainsi, l’exécution récente de deux jeunes opposants n’a fait que galvaniser les protestataires, qui ont appelé à une importante mobilisation, ce 11 février. Lors des dernières grandes manifestations de l’Ashoura, le 27 décembre, un nouveau cap, il est vrai, a été franchi. L’usage de la brutalité par le pouvoir, et la mort de plusieurs manifestants, a poussé certains protestataires à basculer dans la violence. Non par choix, mais par réaction.

– Qui contrôle l’opposition?

– C’est un vaste mouvement informel qui s’auto-alimente, en partie grâce aux nouvelles technologies (courriels, Twitter, Facebook). Les deux principaux rivaux de Mahmoud Ahmadinejad, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, en sont des symboles, plus que des leaders. C’est ce qui fait la force de l’opposition iranienne. Car s’ils sont arrêtés ou s’ils se résignent, un jour, à composer avec le pouvoir, le mouvement poursuivra sa route. Mais c’est aussi une faiblesse, parce qu’en l’absence de véritable leadership, les revendications partent dans tous les sens.

– En marge des manifestations, que se passe-t-il au sein du pouvoir?

– La vraie bataille se joue, en fait, entre deux acteurs clefs du régime, l’ayatollah Ali Khamenei et Hachemi Rafsandjani. L’un s’accroche à son poste. L’autre soutient l’opposition réformiste. Leur rivalité n’est pas nouvelle. Lorsqu’Ali Khamenei succède à Khomeiny, en 1989, au poste de guide suprême, Rafsandjani devient président. Les deux hommes se partagent alors l’essentiel du pouvoir: la politique revient au premier tandis que le second supervise, en grande partie, l’économie. A l’élection du président Khatami, en 1997, l’influence économique de Rafsandjani est plus ou moins préservée. Mais la victoire d’Ahmadinejad, en 2005,a été marquée par une reprise en main de Khamenei sur la politique, mais aussi sur l’économie, qu’il a confiée aux Gardiens de la révolution. Ecarté progressivement du pouvoir, Rafsandjani essaie de contre-attaquer. Au dernier scrutin, on dit qu’il a soutenu les trois opposants à Ahmadinejad. De plus, il continue à diriger deux importantes institutions, le Conseil de discernement et l’Assemblée des experts – qui a le pouvoir de destituer constitutionnellement le guide suprême. Enfin, si Khamenei peut s’appuyer sur les conservateurs, le réseau des Gardiens de la révolution et des miliciens bassidjis, Rafsandjani dispose de ses propres relais, notamment au sein de l’université «Azad», un regroupement d’universités privées très actives, dont il est un de ses fondateurs.

*  «Avoir vingt ans au pays des ayatollahs», avec Farhad Khosrokhavar, Editions Robert Laffont, janvier 2009.