Effet du hasard ou dernier carnage visant des enfants? Mercredi dernier, la petite école de Huogou, dans le Shanxi, au nord de la Chine, s'est transformée en cercueil de briques sous le souffle de la dynamite. En explosant, la réserve de poudre de Lu Maolin, le gérant de la mine de charbon voisine, a secoué tout le village. Mais ce sont les écoliers qui ont payé le prix fort parmi les 12 morts et 8 blessés recensés. Accident, suicide, assassinat? Les autorités locales musellent l'information.

Quelques jours plus tôt à Shanghai, un ouvrier migrant avait fait irruption dans une école primaire pour prendre une classe en otage sous la menace d'un couteau. Maîtrisé par la police, il a aussitôt été déclaré fou. En décembre, dans la province du Jilin (nord-est), un inconnu avait tailladé avec un couteau de cuisine la tête et le dos d'une douzaine d'écoliers âgés de 6 et 7 ans avant de se trancher la gorge. Un «malade mental», a expliqué l'enquête. En novembre, au Henan (centre), un homme de 21 ans a massacré au couteau des adolescents dans leur dortoir. Bilan: 8 morts.

En octobre, à Pékin, un professeur et un garçon de 5 ans ont été assassinés dans une garderie d'enfants. Le corps du garçon a été retrouvé dans une machine à laver. Verdict: acte de folie. En septembre, à Suzhou (est), un chauffeur avait fait irruption dans une classe de 28 enfants avec une bombe. Il a été saisi et exécuté le mois dernier, sans commentaire…

La liste n'est pas exhaustive. Depuis un an, les parents chinois assistent affolés à des prises d'otages et des meurtres à répétitions dans les écoles. L'automne dernier, le pouvoir a réagi en procédant à la fermeture de 10 000 crèches et 2000 écoles pour raison de sécurité. La psychose du psychopathe gagne du terrain.

Et si les enfants étaient devenus les boucs émissaires de la nouvelle misère sociale? Tout se passe comme si les perdants du «miracle» chinois, faute de pouvoir résister au nouvel ordre économique imposé par un régime policier, n'avaient d'autre recours que s'en prendre à plus faibles qu'eux pour exprimer leur frustration, à tuer l'innocence pour mieux dénoncer les effets de l'injustice. C'est dans la plupart des cas un acte de désespoir, le plus souvent suivi du suicide. C'est aussi une forme de signal d'alerte. Tuer des enfants est le plus sûr moyen d'avoir un écho retentissant, de se faire entendre.

Pression, sentiment d'échec

«La Chine vit une phase de transition qui s'accompagne de beaucoup de violence, explique Hou Yubo, professeur de psychologie à l'Université de Pékin. La réforme des entreprises d'Etat, les déplacements forcés de population, les salaires non payés des migrants suscitent la polémique. On détruit le vieux sans que le neuf soit encore construit. Pour beaucoup de personnes, ces transformations s'accompagnent d'une très forte pression, d'un sentiment d'échec. Mais comme la société demeure très contrôlée, que les responsables sont inatteignables, que la médiation n'existe pas, elles se tournent vers d'autres cibles, plus faibles, plus faciles, plus innocentes: les femmes et les enfants.»

Le profil du meurtrier est celui d'un paysan pauvre, le plus souvent très peu éduqué. «A la campagne, il resterait pur, explique Hou Yubo. Mais au contact des villes, il gère mal le choc, les écarts de niveau de vie, les déséquilibres. Il devient instable.» Symboliquement, on pourrait faire remonter le phénomène à l'affaire Yang Xinhai, un tueur en série ayant 67 assassinats à son actif. Arrêté et exécuté il y a un an, son parcours est classique: né dans un patelin misérable du Henan, il a quitté l'école à 16 ans pour tenter sa chance d'abord dans les mines puis sur des chantiers urbains. A chaque fois, il sera exploité par des patrons qui refusent de verser son salaire, ce qui est fréquent en Chine. S'ensuit une carrière de voleur ponctuée de séjours en camp de rééducation. Un ultime échec amoureux le fera sombrer dans un cycle de vengeance macabre. Il choisit toujours des familles paysannes avec des jeunes filles ou des enfants qu'il massacre au complet.

A la même époque et dans la même province, Huang Yong s'adonnait pour sa part au meurtre sadique d'adolescents, 17 en tout. La police a expliqué qu'il était dérangé mentalement et fasciné par le karaté. La réalité est plus difficile à avouer pour le gouvernement provincial. Huang Yong avait en fait été contaminé par le sida suite à un commerce du sang organisé par les autorités sanitaires du Henan. En tuant, Huang Yong se «vengeait contre la société». Cette expression est devenue courante en Chine. A défaut d'obtenir réparation, les victimes d'injustice frappent parfois au hasard, souvent contre plus faibles qu'eux.

«Ces meurtriers ne sont pas des fous de naissance, précise Hou Yubo. C'est le contexte économique et social qui crée le terreau de leur acte de folie. La solution du problème passe par l'amélioration du niveau de vie des plus pauvres.» Les étudiants ne sont pas à l'abri des pressions et du risque d'échec. A l'entrée du campus de l'Université de Pékin, on peut lire ce slogan: «Préparons-nous méticuleusement à affronter une intense compétition.»