Il était près de 17 heures, dimanche, lorsque deux hommes jeunes, vêtus et masqués de noir, accostent Slavko Curuvija et sa compagne, Branka Prpa, alors qu'ils regagnent leur appartement au cœur de Belgrade. «Des professionnels», racontera plus tard Branka Prpa. L'un des hommes la frappe à la tête avec la crosse de son pistolet. Curuvija, propriétaire de deux journaux indépendants, figure connue à Belgrade comme à l'étranger, est abattu.

C'est peu dire que lundi, les journalistes serbes indépendants étaient sous le choc. Car si la capitale yougoslave a connu d'autres assassinats au cours de la décennie, c'est la première fois qu'un tel acte de violence touche le milieu médiatique. Bien sûr, Curuvija n'était pas n'importe quel journaliste. Cet homme de 50 ans était même, politiquement, un transfuge. Un ex-cadre des services de la sécurité interne, jadis en charge du contrôle de la presse. Un ancien confident de Mira Markovic, la très influente femme de Slobodan Milosevic et présidente du groupuscule néocommuniste JUL (Gauche yougoslave unie). Un homme, enfin, dont on disait à Belgrade qu'il était «proche des services secrets» – manière notamment d'expliquer les scoops publiés régulièrement par son quotidien, Dnevni Telegraf.

Un quotidien qui sera le premier à être interdit par les autorités, en octobre dernier, aux termes d'une loi sur la presse particulièrement liberticide. Quelques jours plus tard, ce sera au tour de son hebdomadaire, Evropljanin (L'Européen). Curuvija venait d'y signer – avec un ancien ministre de l'Information, Aleksandar Tijanic – un très violent réquisitoire contre Milosevic. Le patron de presse avait ensuite tenté de faire publier ses journaux au Monténégro. Son passeport, ses biens et l'équipement de ses publications seront saisis, comme le rappelait lundi Reporters sans frontières. Le 8 mars, il était condamné, ainsi que deux de ses journalistes, à cinq mois de prison pour avoir mis en cause un vice-premier ministre serbe, Milovan Bojic, dans la mort d'un médecin. A noter que Bojic est un membre influent du JUL de Mme Milosevic.

Avertissement

Différentes hypothèses circulaient hier à Belgrade sur les commanditaires de l'assassinat. Les deux principales ne s'excluent du reste pas l'une l'autre: il pourrait s'agir tout à la fois d'un avertissement à la presse libre et d'un règlement de comptes lié au régime. Une chose est sûre: la semaine dernière, le journal progouvernemental Politika Express avait accusé Curuvija d'avoir soutenu les bombardements de l'OTAN et averti que «des hommes comme lui» ne seraient «ni oubliés ni pardonnés». «N'importe quel fou a désormais le droit de me tuer», aurait dit l'éditeur à des amis.

Il faut encore noter que Curuvija jouissait d'une certaine aura à l'étranger – il avait été invité en décembre dernier par le Congrès américain, ainsi que par le Comité politique du Conseil de l'Europe. On a même spéculé sur le fait qu'il aurait compté au nombre de ceux – notamment au sein des services secrets ou de l'armée – qui pourraient fournir une alternative politique à Milosevic.

En novembre dernier, il avait raconté au New York Times sa dernière rencontre avec Mira Markovic. «Je lui ai dit que tout ce que son mari avait fait était dramatiquement mauvais. […] Si vous n'arrêtez pas les choses, la fin sera sanglante, beaucoup de gens seront tués et certains, peut-être, pendus sur Terazije (la place centrale de Belgrade, n.d.l.r.).» Les Serbes y avaient vu un parallèle à peine voilé entre la fin de Mussolini et le sort qui attendait Milosevic. Mais c'est Curuvija qui vient de mourir de mort violente.