L’assassinat lundi soir de l’ambassadeur de Russie à Ankara n’a pas fait dérailler les négociations entre la Russie, l’Iran et la Turquie sur le dossier syrien. Les ministres des Affaires étrangères des trois pays se sont réunis mardi à Moscou et sont tombés d’accord pour «combattre ensemble les terroristes de l’Etat islamique, de Jabhat al-Nosra et des groupuscules qui leur sont associés». Le Russe Sergueï Lavrov a déclaré que le format Russie-Turquie-Iran est «le plus efficace moyen de régler la crise syrienne», excluant au passage les Occidentaux et les régimes sunnites du golfe Persique.

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Dès lundi soir, dans les heures qui ont suivi le meurtre du diplomate russe, Moscou et Ankara ont signifié que l’incident ne bloquera pas le rapprochement entre Turquie et Russie, opéré l’été dernier. Il faut rappeler que, depuis le début de la guerre civile syrienne, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan occupaient des positions diamétralement opposées, notamment sur le sort du président Bachar el-Assad.

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Nonobstant le fait que le tueur – un jeune policier turc de 22 ans – ait hurlé juste après son crime vouloir «venger les civils d’Alep bombardés par la Russie», les dirigeants des deux pays se sont efforcés de faire porter la responsabilité de l’assassinat sur des intérêts tiers. Ankara dénonce un complot de Fethullah Gülen, un ancien allié d’Erdogan devenu sa bête noire et exilé aux Etats-Unis, tandis que des sources policières soupçonnent un lien entre l’assassin et Jabhat al-Nosra.

Eviter les questions épineuses

Vladimir Poutine a quant à lui parlé de «provocation visant à rompre la normalisation des relations russo-turques» et a intimé: «Nous devons savoir qui a dirigé la main de l’assassin.» Ainsi, le président russe exclut d’emblée l’acte d’un solitaire avant même le début de l’enquête. A la télévision russe, ses lieutenants ont immédiatement pointé une responsabilité occidentale dans l’assassinat du diplomate. Le sénateur Frantz Klintsevitch considère «très probable que les services secrets étrangers de pays de l’OTAN sont derrière [l’assassinat]». Car, décrypte le leader nationaliste Vladimir Jirinovsky, «l’Occident a peur de l’amitié entre la Russie et la Turquie». Plus prudent, le sénateur Alexeï Pouchkov avance une «conséquence de la campagne d’information dirigée contre les actions de la Russie en Syrie. On accuse la Russie de tous les maux à propos d’Alep sans rien raconter de la joie de ses habitants envers leurs libérateurs. C’est le résultat de l’hystérie médiatique».

Ces explications permettent d’éviter des questions épineuses, note le politologue Andreï Doubnov, puisque «les autorités turques, mais aussi russes partagent la responsabilité de n’avoir pas mieux assuré la sécurité du diplomate russe dans un environnement notoirement hostile». Une large partie de la population turque perçoit en effet l’intervention militaire russe en Syrie de manière extrêmement négative. Vladimir Poutine a d’ailleurs ordonné mardi soir de renforcer la protection des diplomates russes à l’étranger.

«Ennemi commun»

En raison de la dynamique de rapprochement actuel, Moscou «ne veut pas et ne peut pas incriminer le pouvoir turc dans l’organisation de l’assassinat», poursuit Andreï Doubnov. Au-delà du dossier syrien, Moscou et Ankara sont liés par d’étroits liens commerciaux (construction de gazoduc et de centrale nucléaire) et par un alignement diplomatique anti-occidental.

«Cette tragédie pousse la Russie et la Turquie dans les bras l’un de l’autre, estime Alexeï Malachenko, spécialiste du monde musulman au centre Carnegie de Moscou. Ils se trouvent un ennemi commun qui tue les diplomates et hurle Allah Akbar et quelque chose à propos d’Alep. La tragédie crée un facteur positif pour les négociations.»

Il existe bon nombre de forces qui souhaitent punir la Russie et les relations russo-turques après les derniers développements en Syrie, juge le président de l’Institut pour une stratégie nationale Mikhaïl Remizov. Pour lui, la prise d’Alep «a été le résultat d’un accord tacite entre la Russie et la Turquie, selon lequel la Russie n’interfère pas dans les zones du nord de la Syrie contrôlées par la Turquie, soit la demande initiale d’Erdogan. En retour, ce dernier a cessé de soutenir les rebelles d’Alep et les a exhortés à quitter la ville, d’où sa libération».

Moscou pourrait utiliser l’assassinat à son avantage, estime un diplomate étranger en poste à Moscou. «Cet incident place la Turquie en position de faiblesse vis-à-vis de la Russie, parce qu’Ankara n’a pas su assurer la sécurité de l’ambassadeur russe. Moscou va exploiter cette fragilité supplémentaire d’Erdogan pour le pousser à reculer encore davantage en Syrie, alors que Damas et Téhéran veulent convaincre Moscou de reprendre le contrôle de tout le territoire syrien.»