Irak

L’assaut désordonné des Kurdes aux portes de Mossoul

Dans la plaine de Ninive, les peshmergas ont ouvert un nouveau front dans la bataille qui doit déloger de leur «capitale» irakienne les djihadistes de l’organisation Etat islamique

La bataille a commencé avant l’aube et à coups de pelleteuses. Devant le village d’Ayn Nuran, les lignes des peshmergas (les combattants kurdes), un talus surmonté de sacs de sable, n’ont pas bougé depuis l’hiver 2015 et la dernière offensive kurde contre l’organisation Etat islamique (EI) dans cette zone. Elles coupaient un double ruban d’asphalte qui s’étend vers le sud et traverse les plaines de Ninive avant de pénétrer les faubourgs de Mossoul, 15 kilomètres plus au sud.

Jeudi dernier, c’est ici que les forces kurdes ont ouvert un nouveau front dans la bataille qui doit déloger les djihadistes de leur «capitale» irakienne. L’objectif de l’opération est la reprise de Bachiqa, une localité toute proche de leurs lignes et située au nord-est de Mossoul.

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Peu après 5 heures, il fait encore nuit quand des engins de chantier entament à rythme soutenu le monticule de terre qui barre la route de Mossoul. Les cohortes kurdes, massées derrière eux, attendent de s’engouffrer dans la brèche. Des tanks, des blindés équipés de mitrailleuses, des pick-up et autres véhicules tout-terrain décorés de drapeaux kurdes et de portraits de combattants tombés face à l’ennemi sont garés sur plusieurs centaines de mètres en aval du front.

Bon moral

Une foule d’hommes en armes circulent dans une ambiance de fête. Vieux peshmergas sur le retour ou jeunes recrues se saluent. On se photographie, on échange quelques mots. Les chefs des différentes unités mobilisées passent en revue les troupes, escortés de leurs gardes rapprochées. De nouveaux véhicules arrivent; les chauffeurs klaxonnent pour se faire une place. Verts, noirs ou couleur sable, les uniformes sont dépareillés mais le moral est bon. Certains sont venus en civil ou en costume traditionnel avec leurs armes personnelles. En bandoulière, de vieux fusils familiaux, des kalachnikovs réglementaires ou des armes récentes, allemandes ou américaines, issues de l’aide militaire donnée par la coalition internationale contre l’EI.

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Tous n’ont pas le même chef ni les mêmes allégeances, mais quand la route de la bataille sera ouverte, ils la prendront ensemble. Etre là, participer et faire preuve de bonne volonté, c’est ce qui compte. Des militaires expérimentés côtoient des civils armés venus faire le coup de feu. Les forces régulières et les unités d’élite se mêlent à des groupes de combattants ralliés à la bannière de divers chefs intermédiaires. Une faction armée kurde d’Iran, officiellement en lutte contre Téhéran, a également été conviée. Kurdes iraniens en exil, ses combattants et combattantes se sont illustrés par le passé contre l’EI dans le nord de l’Irak.

Etendues à conquérir

Tandis que les pelleteuses achèvent de pratiquer une ouverture dans les anciennes fortifications kurdes, on se masse sur les hauteurs avoisinantes pour observer le paysage de la bataille qui vient. Le jour naissant révèle les étendues à conquérir. Les premiers villages situés en territoire ennemis sont frappés par des tirs d’artillerie qui paraissent aléatoires. Aucune réponse de la part des djihadistes. Dans le clair-obscur matinal, les balles traçantes des mitrailleuses lourdes finissent en gerbes dorées sur les façades ou ricochent vers le ciel avant de disparaître.

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Le front vient d’être ouvert. Les premiers véhicules kurdes le traversent, suivis de près par des hommes à pied. De l’autre côté du talus, des attroupements se forment, on pose le pied chez l’ennemi. Bientôt une rumeur parcourt la foule en armes. Dans le ciel plus clair, la silhouette d’un drone miniaturisé. Il vient de derrière leurs lignes mais les combattants kurdes en sont certains: l’appareil a été envoyé par les djihadistes pour les espionner.

Drone abattu

Les premiers coups de feu partent puis des rafales d’armes automatiques sont lancées de toutes parts par des hommes hilares. Certains ajustent leurs tirs, d’autres ont préféré dégainer leur téléphone pour se filmer et garder un souvenir de ce moment de joie. Le drone est abattu quelques dizaines de mètres plus loin. Un peshmerga ramasse l’épave, suivi par une foule dense désireuse d’observer sa proie de plus près.

Les tirs d’artillerie se poursuivent et une colonne de blindés se forme sur la route désormais ouverte. Des transports de troupes, des automitrailleuses appartenant à diverses unités kurdes encadrent les blindés rutilants de la force «Panthère noire» du chef militaire et homme d’affaires Sirwan Barzani, arborant sur leur blason un félin rugissant, ainsi que les véhicules sombres les «Commandos-Force noire», une unité connue pour sa dureté au combat. Les fantassins saluent les troupes montées qui s’engagent en un long cortège disparate vers leur objectif.

Une résistance djihadiste forte

Pour atteindre Bachiqa, le convoi doit quitter la route après un kilomètre pour bifurquer vers l’est et encercler le village de Faziliye, situé au pied d’un mont. Il laisse sur son flanc droit un chapelet de villages dont l’EI ne s’est pas retiré. Les véhicules kurdes avancent sur un étroit chemin de terre, sous le feu des mortiers tirés depuis les positions djihadistes qui s’étendent plus au sud. Malgré l’appui aérien de la coalition, la résistance djihadiste est forte. Couplés aux obus de mortiers et aux tirs des snipers, les pièges explosifs disposés le long des routes et les voitures piégées lancées sur les troupes kurdes par l’ennemi invisible portent un coup d’arrêt à l’assaut initial. Les premières pertes sont enregistrées.

Tôt dans l’après-midi, un membre du commandement ordonne à ses hommes de ne plus emprunter le chemin de terre. Les blindés encerclent Faziliye mais les nombreux hommes appartenant à des unités différentes ne peuvent s’engager dans le village où un nombre réduit de djihadistes sont retranchés.

«Nous avons trop d’unités, trop de chefs différents, pas de système»

A l’arrière, des combattants vaquent, certains dorment sur les bas-côtés, des badauds en armes regardent les colonnes de fumées des frappes aériennes qui s’élèvent plus au sud. L’atmosphère a changé. L’explosion d’une voiture piégée sur le front vient d’être annoncée et les soignants se préparent à recevoir les blessés. Bientôt, une camionnette militaire arrive en trombe. Deux hommes choqués, couverts de terre sèche sortent en titubant. Un autre véhicule se présente, on en sort un homme inconscient sur un brancard. Sa jambe n’est plus qu’un bloc de chair ouverte, rouge. Alors qu’on le porte vers une ambulance, des hommes s’amassent autour de son corps blessé. Cris, confusion. L’odeur du sang prend à la gorge.

Une colonne irrégulière descend vers Faziliye. Trois cents hommes, selon un officier, en renfort pour prendre le village encore aux mains de l’ennemi. Sans véhicule en appui, une kalachnikov et quelques chargeurs par personne, ils marchent vers la bataille en groupes épars. Un peshmerga s’arrête un moment sur le bas-côté de la route. Il a la bouche pâteuse et un regard où se lisent l’angoisse et la résignation. «Nous avons trop d’unités, trop de chefs différents, pas de système. Rien n’est organisé. C’est pour ça qu’on a peur et que nous tombons en martyrs», dit-il avant d’être emporté par le mouvement de ses camarades.

Arrivée de civils

Le lendemain, vendredi, Faziliye est toujours aux mains des djihadistes. Les combattants kurdes ont déployé leurs véhicules et leurs troupes sur une vaste surface plane et exposée aux tirs de mortiers ennemis. On y accède depuis l’arrière par une étroite route de terre battue. «Daech [acronyme arabe de l’EI] est là tout autour de nous, de tous les côtés. Aujourd’hui on ne bouge pas de nos positions. Pas de nouvelles du commandement», indique un combattant kurde.

Malgré les tirs intermittents, une soixantaine de civils venus de villages voisins parviennent à rejoindre les lignes des peshmergas suivis par un troupeau de moutons qui broutent de l’herbe sèche entre les blindés kurdes. La majorité d’entre eux sont des femmes et des enfants. On leur donne de quoi manger et se désaltérer.

Assis en tailleur sur une bâche kaki, à l’ombre d’un pick-up, un des déplacés, un homme d’âge mûr qui arbore encore la barbe obligatoire sur les terres du «califat», donne des indications à un officier du renseignement kurde en désignant avec empressement les positions djihadistes sur des photos satellitaires de la zone de combat affichées à l’écran d’une tablette numérique. Les quelques garçons en âge de combattre sont dévêtus et sommairement examinés par des officiers kurdes à la recherche de blessures qui pourraient traduire un passé de combattant.


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