«Si Donald Trump perd cette élection, il ne pourra pas en vouloir à la Floride.» Le commentaire du Nuevo Herald, journal hispanophone de Miami, en dit long sur les attentes qui entouraient le vote dans cet Etat, à l’échelle nationale. Or, contredisant tous les pronostics, le républicain a remporté la Floride haut la main (51,2% contre 47,8% pour son rival).

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L’ampleur de la victoire, bien supérieure a celle déjà obtenue par Trump il y a quatre ans, constitue une vraie surprise: les instituts de sondage donnaient ici Joe Biden invariablement vainqueur, avec des marges qui pouvaient parfois dépasser les 7 points. Une erreur qui a de quoi raviver la méfiance envers ces instituts de sondage dont l’image a été ternie par leurs pronostics erronés lors de l’élection de 2016 puisque, à de rares exceptions près, ils n’avaient pas prévu à l'époque la victoire de Donald Trump. Quatre ans plus tard, les sondeurs américains se sont-ils à nouveau lourdement trompés? Une chose est sûre: en Floride, ils pouvaient faire mieux.

Au-delà des 29 grands électeurs qu’elle fournit, le Sunshine State revêt aussi une importance symbolique particulière: au cours des six derniers scrutins, le vainqueur dans cet Etat a toujours été celui qui a conquis la Maison-Blanche. Et depuis 1924, aucun candidat républicain n’est devenu président sans remporter auparavant la Floride.

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Il y a encore deux jours, le prestigieux institut de sondage de l’Université Quinnipiac (Connecticut) était catégorique: Donald Trump, en Floride, n’était crédité que d’un maigre 42% des intentions de vote, bien loin derrière son rival. Si les choses se passent comme prévu, ironisait Tim Malloy, l’un des analystes de Quinnipiac, le vote dans cet Etat en faveur de Biden pourrait «rendre superflus les décomptes de votes dans les autres Etats».

Un Etat de Floride dans les mains du candidat démocrate? C’était ce dont rêvait l’équipe de Joe Biden, mais c’était aussi sans compter sur les particularités des électeurs de cet Etat, et particulièrement de ses ressortissants d’origine latino-américaine. Le contraste est saisissant: alors que, à l’échelle des Etats-Unis, les sondages de sortie des urnes donnaient le vote hispanique largement acquis à Joe Biden (dans une proportion de deux tiers), les Latinos de Floride semblent au contraire avoir largement penché en faveur du républicain. Au point que, dans le comté de Miami-Dade, le plus peuplé de l’Etat, où Hillary Clinton l’avait emporté il y a quatre ans d’une bonne trentaine de points face à Trump, cette différence a fondu comme neige au soleil. La preuve du basculement de centaines de milliers d’électeurs latinos.

Le «vote honteux»

L’existence d’un «vote honteux» en faveur du président sortant qui, ici comme ailleurs, aurait amené les instituts de sondage à prédire à tort une vague bleue en faveur des démocrates? Alors que ces instituts de sondage affirment avoir changé leur méthodologie pour prendre en compte ce facteur, les premières leçons du vote latino montrent que d’autres paramètres sont aussi entrés en jeu.

Depuis 1924, aucun candidat républicain n’est devenu président sans remporter auparavant la Floride.

Il y a quatre ans, Trump s’était mis à dos une bonne partie des électeurs latinos en insistant sur la construction d’un mur avec le Mexique et en prônant la manière forte en matière d’immigration. Mais les choses ont évolué depuis lors. Les diatribes du président républicain contre le «socialisme», sa manière de comparer Joe Biden à Fidel Castro ou à Nicolas Maduro ont réussi à séduire non seulement une partie de la communauté cubaine de Miami, férocement opposée au régime cubain, mais aussi des électeurs d’autres communautés, comme les Vénézuéliens ou les Colombiens. Or ceux-ci n’ont pas seulement été négligés par la campagne démocrate, mais ils passent aussi, traditionnellement, sous les radars des instituts de sondage qui, loin d’entrer dans le détail de ces communautés, se contentent souvent de catégories plus larges.

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Théories du complot

Un phénomène supplémentaire a aussi joué à plein: en période de pandémie et dans un climat saturé de théories du complot, les Latinos apparaissent comme le public cible idéal face à ces «explications» du monde complotistes peu avouables. «La barrière de la langue ajoutée à la méfiance envers les messages officiels rend les Latinos vulnérables à tous les types de désinformation», résume sur une chaîne hispanique Hector Sanchez, le directeur de Mi Familia Vota, une ONG proche du Parti démocrate qui avait choisi pour slogan «Basta Trump!» (Trump, ça suffit).

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