La chasse à l’homme se poursuivait lundi en Turquie pour retrouver l’auteur de la fusillade qui a tué 39 personnes, dont au moins 27 étrangers, dans une discothèque d’Istanbul lors de la nuit du Nouvel an. Dans un communiqué également diffusé en turc, l’Etat islamique (Daech selon l’acronyme arabde) a revendiqué l’attentat hier. L’organisation affirme qu’«un des soldats du califat» a mené l’assaut contre «l’une des plus célèbres boîtes de nuit, où les chrétiens célèbrent leur fête apostate».

C’est la première fois que le groupe djihadiste assume la responsabilité d’un attentat sur le sol turc, alors que les autorités lui ont attribué au moins huit actions meurtrières contre des civils depuis juin 2015. C’est aussi la première fois que le terroriste ne se fait pas exploser parmi ses victimes et qu’il parvient à s’enfuir, abandonnant son arme, une Kalachnikov.

«Sang froid, professionnalisme»

Cette fuite s’explique d’abord par la rapidité de l’attaque – moins d’une dizaine de minutes – et par ce que les enquêteurs décrivent comme le «professionnalisme» du tireur. «Le sang froid de l’assaillant, son professionnalisme dans l’usage de son arme, le fait qu’il ait choisi comme munitions des balles blindées qui sont plus efficaces au milieu d’une foule, le fait qu’il ait vidé quatre chargeurs en trois minutes et qu’il ait pu s’enfuir tranquillement montrent qu’il a une expérience du terrain. Ce terrain est sûrement la Syrie et/ou l’Irak», explique au quotidien Hürriyet un haut responsable sécuritaire, sous couvert d’anonymat. A la recherche de complices, la police d’Istanbul a placé huit personnes en garde à vue lundi.

De la France à l’Allemagne, des Etats-Unis à la Belgique, la Turquie n’est certes pas le seul pays membre de l’OTAN pour lequel le terrorisme est non seulement une menace quotidienne, mais aussi une réalité qui a tué massivement en 2015 et 2016. Mais force est de constater, à l’heure des décomptes macabres, que le territoire turc et ses 79 millions d’habitants sont plus fréquemment que d’autres la cible d’attaques terroristes. 2016 détient un triste record, avec plus d’une vingtaine d’attentats attribués à Daech ou au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et ses émanations.

Conflit syrien…

Comment expliquer que la Turquie soit ainsi devenue une cible privilégiée? Que ce pays présenté, il y a encore quelques années, comme un îlot de stabilité dans une partie du monde qui en manque tant, soit pris dans ce cycle de violence? Dans sa première réaction à l’attaque de la discothèque, le président Recep Tayyip Erdogan donnait quasiment la réponse: «Nous sommes conscients du fait que ces attentats de différentes organisations terroristes ne sont pas indépendants des événements qui se déroulent dans notre région.»

«Bien sûr, la raison numéro un est – de loin – le fait que la Turquie partage 900 km de frontière avec un pays en guerre depuis près de six ans, la Syrie. Cette guerre se propage chez nous», observe Haldun Yalçinkaya, responsable des questions de sécurité au Centre de recherches stratégiques sur le Moyen-Orient (Orsam). Le chercheur souligne par là non seulement la proximité géographique de la Turquie avec les zones de combat, mais aussi le fait qu’elle soit partie prenante au conflit. Engagée de plain-pied depuis 2015 dans la coalition anti-Daech, et depuis quatre mois dans une vaste opération militaire dans le nord du pays visant notamment à reprendre la ville d’Al-Bab aux djihadistes, la Turquie est devenue l’une des principales cibles de l’Etat islamique. Elle la combat aussi sur son propre territoire, ce qui accentue en retour les «représailles» des terroristes. Entre le 1er janvier et le 28 décembre 2016, 3359 personnes ont été interpellées en Turquie pour des liens présumés avec Daech (soit presque autant qu’entre 2011 et 2015). Parmi elles, 1313 ont été incarcérées.

… et conflit avec le PKK

«Cette explication vaut aussi pour le PKK, qui affronte Daech en Syrie – et bénéficie donc d’armes et d’un certain statut – et en profite pour redoubler ses attentats sur le sol turc… en utilisant des méthodes nouvelles pour lui, tels que les attentats suicides, directement importées du terrain syrien», poursuit Haldun Yalçinkaya. Depuis la reprise du conflit entre le PKK et les forces de sécurité à l’été 2015, les séparatistes kurdes ont non seulement multiplié les attaques suicides, mais aussi «exporté» la guerre dans des zones inédites, au cœur des grandes métropoles de l’ouest comme Istanbul. «Je ne dirais pas, comme le font les autorités, que Daech et le PKK coordonnent leurs attaques contre la Turquie, mais il est évident qu’ils s’influencent. Quand l’un frappe, l’autre montre qu’il peut frapper aussi.»

La Turquie peut-elle s’extraire de ce cercle vicieux? «Elle n’a que deux options: soit quitter le terrain syrien, soit trouver une solution au conflit. La première option paraît très improbable. Reste la seconde.» Une voie dans laquelle Ankara s’est effectivement engagé, en parrainant avec la Russie un plan de cessez-le-feu général en Syrie en vigueur depuis quatre jours.