Cinq hommes ont été arrêtés lundi dans le cadre de l'enquête sur le carnage d'Omagh. Cet attentat a fait 28 morts et plus de 200 blessés samedi lorsqu'une voiture piégée a explosé au centre de cette ville située à 80 km à l'ouest de Belfast. Le premier ministre irlandais, Taoiseach Bertie Ahern et son homologue britannique Tony Blair ont tenu une série de réunions visant à mettre au point des tactiques pour tenter de neutraliser les activistes d'un groupe surnommé l'IRA véritable, soupçonné d'être à l'origine de l'attentat. Ce groupe, formé d'environ 70 membres, est une dissidence de l'IRA provisoire (PIRA), qui respecte un cessez-le-feu depuis juillet 1997.

Alors que la presse locale étalait à la une les portraits des plus jeunes victimes de l'attentat, une question restait sur toutes les lèvres: ses auteurs ont-ils voulu tuer en masse dans cette ville où le conseil municipal est dirigé par les nationalistes et républicains? Un avertissement téléphonique avait bien été reçu 40 minutes avant l'explosion, citant le tribunal comme cible. Or, la déflagration s'est produite dans la rue où la police évacuait la foule.

Selon une source républicaine, bien introduite dans les milieux du PIRA, il ne fait pas de doute que l'attentat ne visait pas la population. «Cette opération, par la manière dont elle s'est déroulée, signe la mort de leur mouvement. Ce n'était naturellement pas là leur but. Le tribunal, symbole d'une justice biaisée, l'armée ou la police (que les nationalistes estiment être une marionnette des unionistes, n.d.l.r) sont des cibles que nous considérons légitimes. Les civils, indépendamment du fait qu'ils soient protestants ou catholiques, ne l'ont jamais été et ne le seront jamais.»

L'IRA-véritable aurait ainsi reconstitué une hiérarchie militaire en adoptant le même fonctionnement que le PIRA. Si l'on en croît cette hypothèse, samedi, ses membres auraient œuvré en «unités» séparées: l'une aurait été chargée de transporter la bombe, tandis que l'autre aurait donné l'avertissement. Pour éviter de faciliter le travail des services spéciaux, elles ne communiquent traditionnellement pas entre elles. «Tout a pu se passer entre le moment où l'avertissement a été donné et l'explosion de la bombe. On ne sait d'ailleurs pas si la voiture roulait au moment de la déflagration. Il reste qu'aucune déclaration n'est assez forte pour condamner ce qui s'est passé.»

Divisions républicaines

Sa colère semble partagée par une majorité de la famille républicaine. Elle l'est d'autant plus que cet attentat a mis en lumière les divisions d'un mouvement fier d'une unité qui a traditionnellement fait sa force. C'est à octobre dernier que remontent les derniers et plus sérieux différends. Alors que le Sinn Féin a rejoint la table des négociations, une poignée de ses membres claquent la porte pour fonder le Comité pour la souveraineté des 32 (comtés, n.d.l.r), menées par Bernadette Sands-McDevitt, sœur du gréviste de la faim Bobby Sands. Parmi eux se trouvent l'ancien responsable des stocks d'armes et d'explosifs de l'IRA.

Quelques semaines plus tôt, une vingtaine de membres de l'IRA avaient également fait sécession, s'opposant à la manière dont le «Conseil de l'armée» de leur organisation soutient la stratégie de paix de Gerry Adams. En octobre, l'IRA-véritable, dont les membres se surnomment Oglaigh na hÉireann (IRA, en gaélique), se manifeste. Les voix influentes de la famille républicaine minimisent son apparition, mais pas ses capacités. Nombre de ses activistes sont surveillés par leurs anciens comrades du PIRA.

Or, au moment de la conclusion de l'accord de paix, la voix du Comité pour la souveraineté des 32 devient plus forte que jamais: un plan qui prévoit une assemblée dirigée par un premier ministre unioniste n'est pas acceptable. Tout comme l'est l'abandon des articles 2 et 3 de la Constitution de la République d'Éire par laquelle Dublin clame sa souveraineté sur les six comtés du nord de l'île. Mais la voix rebelle est discréditée au moment du référendum: 95% du camp républicain, de part et d'autre de la frontière, s'est prononcé en faveur de l'accord.

Pourtant rien n'y fait. Les extrémistes de l'IRA-véritable se radicalisent et promettent de déstabiliser le processus de paix. Certains attentats de faible ampleur réussissent. D'autres sont déjouées par la police. Jusqu'à samedi à Omagh. Depuis, la grande famille républicaine se remet mal de la blessure. Jamais principe fondateur de son mouvement n'avait pareillement été ébranlé.