Jusqu’alors, ce n’était qu’une «fable». Désormais, c’est une «polémique qui n’a pas lieu d’être». Mais si c’était plutôt un scandale d’Etat? Nicolas Sarkozy a balayé une fois de plus ce week-end l’idée qu’une affaire de corruption puisse être à l’origine de l’attentat de Karachi, au Pakistan, qui a coûté la vie à quinze personnes dont onze ingénieurs français en 2002.

Mais ces derniers jours, les développements de l’enquête accréditent la thèse défendue depuis des mois par les familles des victimes. L’explosion pourrait être la tragique conséquence d’un règlement de comptes, en marge de contrats d’armement, entre deux camps de la droite française, qui se vouent une haine féroce depuis près de vingt ans: les chiraquiens et les balladuriens.

Lorsque le minibus des ingénieurs expatriés de la Direction des constructions navales (DCN) est la cible d’un kamikaze, le 8 mai 2002, les regards se tournent vers Al-Qaida. Les attentats du 11 septembre 2001 sont dans toutes les mémoires et les islamistes font figure de premiers suspects. Michèle Alliot-Marie promet que les responsables ne seront pas impunis. Pénible épreuve du feu pour celle qui vient d’être nommée ministre de la Défense. Le second tour de la présidentielle vient tout juste de se solder par la victoire de Jacques Chirac sur Jean-Marie Le Pen. Au premier tour, le socialiste Lionel Jospin a été balayé. Personne ne songe qu’à des milliers de kilomètres de distance, les deux événements puissent être liés.

Il faudra des années d’enquête et la détermination sans faille des familles de victimes pour que le lien soit établi. «Il y a de très forts soupçons de rétrocommissions illégales dans la vente de sous-marins au Pakistan», lâche vendredi dernier Dominique de Villepin sur TF1. Cet aveu est le chaînon manquant d’un scénario qui a pris corps depuis plusieurs mois. En 1994, Edouard Balladur est alors à Matignon. Son gouvernement conclut un contrat avec le Pakistan pour la vente de sous-marins. Montant: 825 millions d’euros. L’accord prévoit 10% de commissions pour les intermédiaires. A l’époque, cette pratique est légale. Ce qui ne l’est plus du tout, c’est que cet argent revienne en France sous forme de «rétrocommissions». Est-ce le cas? C’est la clé de l’affaire. Edouard Balladur est soupçonné d’avoir bénéficié de fonds en retour, qui auraient servi à financer sa campagne présidentielle en 1995. Car l’«ami de trente ans» de Jacques Chirac le trahit et se présente contre lui. Son directeur de campagne est un certain Nicolas Sarkozy.

Une fois élu, en mai 1995, Jacques Chirac, dont le secrétaire général de l’Elysée n’est autre que Dominique de Villepin, aurait voulu «assécher» les circuits de financement de son rival. Il aurait ainsi mis fin aux contrats d’armement qui auraient donné lieu au versement de ces rétrocommissions. Le scénario souffre cependant de zones d’ombre. La vengeance est certes un plat qui se mange froid, mais pourquoi un délai de sept ans se serait-il écoulé entre la victoire de Jacques Chirac sur Edouard Balladur en 1995 et l’attentat de 2002? C’est ce que l’instruction tente d’établir. Autre énigme: les comptes de campagne d’Edouard Balladur ont été approuvés par le Conseil constitutionnel. L’intéressé a d’ailleurs répondu, à sa demande, aux questions d’une mission d’information parlementaire qui a conclu ses travaux en mai sans parvenir à une vérité définitive.

La justice n’a pas la tâche aisée. D’abord parce qu’elle doit composer avec le secret défense. Ensuite, et surtout, parce qu’elle se heurte aux politiques. «Je fournirai tous les documents en temps et en heure», a lancé ce week-end Nicolas Sarkozy. Mais les familles les veulent sans délai.

L’affaire de Karachi remet une nouvelle fois en scène les mêmes acteurs que dans l’affaire Clearstream, du nom de ce dossier de fichiers bancaires falsifiés dans le but d’attribuer à des personnalités diverses de prétendus comptes occultes à l’étranger. D’un côté, Nicolas Sarkozy. De l’autre, Dominique de Villepin. Mais cette fois, c’est le second qui accuse le premier. Dominique de Villepin veut être entendu dès cette semaine par la justice. Si Jacques Chirac a interrompu les commissions, dit-il, c’est parce qu’il voulait «moraliser la vie publique».

Le scandale tombe au plus mal pour Nicolas Sarkozy qui, après le conflit social sur la réforme des retraites, comptait sur le remaniement ministériel pour clore une séquence difficile. L’affaire annonce aussi un climat délétère à dix-huit mois de la présidentielle de 2012. Les familles des victimes n’ont que faire de ces enjeux politiques. Sans encore passer à l’acte, elles songent à déposer plainte contre Jacques Chirac et Dominique de Villepin pour homicides involontaires et mise en danger de la vie d’autrui.