«Bienvenue et roulez en paix». Gardée par des soldats israéliens en tenue de combat et par des chars Merkava, cette pancarte accueillant dans la gare routière de Karni les mille camions déchargeant quotidiennement des marchandises israéliennes ou étrangères destinées à la bande de Gaza semble plutôt incongrue. En effet, jeudi soir, un commando formé de kamikazes du Hamas, des Brigades des martyrs Al-Aqsa ainsi que des Comités de résistance populaire (une milice palestinienne autonome) a réussi à surprendre les soldats chargés de la sécurité du point de passage et à pénétrer dans sa zone israélienne en pulvérisant l'enceinte bétonnée du site à l'aide de cent vingt kilos d'explosifs. Quatre fonctionnaires de la régie des aéroports de l'Etat hébreu (l'organisme dont dépend la gare) et deux camionneurs arabes israéliens ont été tués. Une dizaine d'autres ont également été blessés. Quant aux trois membres du commando, ils ont été tués durant la chasse à l'homme qui a suivi l'attaque.

Créé dans la foulée des accords de paix d'Oslo (1993), le point de passage de Karni a déjà été la cible d'une cinquantaine d'attaques meurtrières depuis le début de l'intifada Al-Aqsa. Au fil du temps, l'Etat hébreu l'a d'ailleurs transformée en un camp retranché entouré de fortins, de grillages et d'empilement de blocs de béton. Là, les chauffeurs israéliens et palestiniens ne se croisent jamais. Les premiers déchargent leur cargaison dans une salle protégée et les seconds la chargent dans un autre hangar. Ils règlent ensuite leurs affaires à travers des judas creusés dans un mur.

«Au plus fort de l'intifada, de deux à trois cents camions transitaient quotidiennement par ici mais le rythme a augmenté ces dernières semaines», affirme un fonctionnaire israélien resté sur place malgré la fermeture du site – ainsi que celle de trois autres points d'entrée dans Gaza – ordonnée par le ministre de la Défense, Chaoul Mofhaz.

A tort ou à raison, la plupart des commentateurs estiment que l'attaque de jeudi est différente des précédentes. Parce qu'elle a été lancée cinq jours après l'élection de Mahmoud Abbas à la présidence palestinienne, et parce que ce dernier condamne la poursuite de l'intifada armée tout en prônant le dialogue avec les extrémistes de son camp pour aboutir à une «houdna» (trêve). Une politique mise à mal par les événements de Karni. «Les moyens mis en place pour réussir cette attaque sont impressionnants et ce n'est pas fortuit», estime d'ailleurs le spécialiste des affaires palestiniennes Avi Issaharof. «Car les jusqu'au-boutistes palestiniens veulent tester leur nouveau «raïs» et ils sont prêts à aller loin pour cela».

A Ramallah, l'Autorité palestinienne (AP) a rapidement condamné l'attentat de jeudi. Interviewé par les grandes chaînes de télévision satellitaires arabes, le premier ministre palestinien, Ahmed Qoreï, a également appelé à «l'arrêt total des attentats-suicides». Mais plusieurs responsables israéliens lui ont répondu en exigeant que l'AP «arrête de se bercer de belles paroles». «Abbas doit réagir fermement et tout de suite contre les terroristes», a notamment déclaré le ministre israélien des Transports, Meïr Chitrit. «La police palestinienne a des armes, qu'elle les utilise enfin à bon escient.»

Des propos aussitôt dénoncés par Yossi Beilin, le président du petit parti progressiste Yahad, pour lequel «demander au président palestinien de faire tirer sur son peuple revient à lui demander de déclencher une guerre civile. C'est irréaliste.» Mais l'influence de Beilin sur l'opinion israélienne est beaucoup moins importante que celle des membres de l'état-major de l'armée, qui ont multiplié ces dernières heures les interventions anonymes dans les médias israéliens pour exiger qu'Abbas «passe enfin à l'action contre ceux qui le défient».

A la Mouqataa (le siège de la présidence de l'AP), où il recevait le député arabe israélien Taleh Bassana avant la prière du vendredi, Abbas a réitéré sa condamnation de la tuerie de Karni mais il a également rappelé qu'une opération de Tsahal a coûté la vie à neuf Palestiniens la semaine dernière et que «la communauté internationale ne s'y est pas intéressée». Il a également profité de la présence fort médiatisée de son hôte pour confirmer son intention de «poursuivre le dialogue avec toutes les organisations palestiniennes quelles qu'elles soient» et pour promettre «de ne jamais ordonner à la police de faire couler le sang du peuple simplement parce que certains l'exigent en Israël».