Réfugiés syriens au Liban, l’attente sans fin

Proche-Orient Près de 1,5 million d’exilés vivent dans des conditions précaires

Mohammad, lui, ne rêve que de regagner son village

La main en visière, Mohammad laisse errer son regard en direction des montagnes au loin. Son village, Ras Maraa, proche de la petite ville de Yabroud, est situé sur les pentes du Qalamoun, de l’autre côté de la ligne de crête qui marque la frontière entre le Liban et la Syrie. Là-bas, sa famille possède des terres plantées de cerisiers. Il lui faudrait tout au plus une heure en voiture pour parcourir en ligne droite les quelques dizaines de kilomètres qui le sépare de son foyer. Il ne pense qu’à cela, mais pour l’heure, hors de question de se lancer dans l’aventure. «C’est très dangereux. Beaucoup de gens sont tués sur la route, que ce soit par Jabhat al-Nosra ou par le régime. Et nous n’avons pas nos papiers», dit le jeune homme.

Il y a quatre mois, Mohammad et ses proches ont pris la fuite en catastrophe pour pénétrer sans autorisation au Liban. Son village, investi par les rebelles, était bombardé par l’armée syrienne. Touchée, la maison voisine de la sienne s’est effondrée, «seule une femme y a survécu». «Nous avons songé à nous rendre à Damas, mais l’accès était bloqué. Nous nous sommes tournés vers le Liban, nous n’avions pas le choix.»

Les deux premiers mois, Mohammad s’est entassé avec les siens dans un garage. Depuis, avec une dizaine d’autres familles, tous des proches, ils ont trouvé à s’installer à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de la ville de Baalbek, sur un lopin de terre ocre qui se transforme en bourbier à la première averse. Ils s’y partagent quelques tentes rapiécées et envahies par les mouches que maintiennent debout des pieux en bois. Ici, pas d’eau courante. Un trou a été creusé un peu plus loin, qui sert de latrines.

Ce campement improvisé est l’un des innombrables «ITS», informal tented settlements, comme les appelle le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), qui se sont répandus dans la vallée de la Bekaa à mesure qu’affluaient des Syriens traumatisés par le conflit dans leur pays. Si le Liban a ouvert ses frontières, ses autorités politiques se sont toujours refusées à l’instauration de camps de réfugiés officiels. Chacun s’installe où il trouve la place de le faire.

«D’un point de vue humanitaire, les ITS sont difficiles à gérer. Il n’y a aucune garantie de standard minimum pour les populations et cela complique leur suivi. En plus, tout un business s’est mis en place», explique Claire Lansard, qui coordonne les activités de Médecins sans frontières (MSF) dans la Bekaa. L’ONG y a ouvert quatre cliniques, où elle dispense des soins de santé primaire, soigne les malades chroniques et accompagne des femmes enceintes, à qui elle distribue des bons pour financer leur accouchement en hôpital, en complément des 75% que le HCR prend en charge. «Ici, nous avons de la chance, le propriétaire de ce champ ne nous demande pas d’argent, dit Mohammad. Mais les voisins se plaignent de nos chèvres qui mangent les plantations. Il nous a donné jusqu’à septembre. Après, nous devrons trouver un autre endroit.»

Selon ses derniers chiffres, le HCR a enregistré 1 125 000 réfugiés syriens au Liban. L’afflux a ralenti depuis la fin de l’année dernière, mais il ne tarit pas. Ils seraient en réalité nettement plus nombreux, jusqu’à 1,5 million, estime-t-on au Liban. Dans ce pays de 4 millions d’habitants, l’inquiétude, quand ce n’est pas l’hostilité, taraude le citoyen ordinaire jusqu’aux responsables politiques, tous angoissés par les déséquilibres engendrés par ce fardeau démographique. «Tout le monde est focalisé sur les besoins des Syriens. Mais ceux de la population libanaise, parfois vulnérable elle aussi, sont à reconsidérer. En termes de gestion des déchets ou d’eau, les capacités sont de loin dépassées», poursuit Claire Lansard.

Le facteur confessionnel, aussi, nourrit les tensions dans cette cohabitation forcée entre des réfugiés majoritairement sunnites et une population acquise au mouvement chiite libanais du Hezbollah, dont Baalbeck est l’un des fiefs et qui joue les supplétifs de Bachar el-Assad en Syrie. Début août, le conflit syrien a même débordé en terre libanaise à une trentaine de kilomètres de Baalbeck, à Aarsal, une enclave sunnite dans cette région chiite, où la population a plus que doublé (100 000 habitants) sous le poids des réfugiés. Dans de violents affrontements qui l’ont opposée à des combattants islamistes venus de Syrie, l’armée libanaise a perdu une vingtaine d’hommes et des civils, locaux ou réfugiés, ont péri dans le feu des combats.

Jusque-là, le calme a régné dans le campement de Mohammad, guetté plus par la misère que par toute autre menace. C’est MSF qui l’a repéré, isolé au bord d’une route peu fréquentée, lui rend visite et l’approvisionne en kits de première nécessité. Mohammad dit ne pas être parvenu à faire enregistrer toute sa famille auprès du HCR; il se plaint d’une aide alimentaire aléatoire, et des promesses non tenues de certaines ONG, comme celle venue vacciner les enfants et qui s’était engagée à fournir de l’eau et du lait mais n’est jamais revenue. «Certains jours, nous trouvons de la nourriture, d’autres non, ce qui nous oblige à voler dans les champs alentour. Entre toutes les familles, nous sommes dix hommes à pouvoir travailler. Mais il est rare que nous trouvions un petit boulot, et à chaque fois le salaire qui nous est versé n’est pas celui qu’on nous avait promis, alors que tout est plus cher ici qu’en Syrie.»

Pour tuer le temps, la douzaine d’enfants aux tignasses ébouriffées se dispute un cendrier en métal martelé ou se lance à l’assaut de la vieille machine agricole que la famille a emmenée dans sa fuite, avec une mobylette, quelques chèvres et quelques poules. Aucun d’entre eux ne va à l’école; d’ailleurs, en Syrie, ils avaient cessé de s’y rendre depuis plus d’une année. Mohammad soupire. Lui-même a dû interrompre ses études de vétérinaire. Il dit avoir 24 ans, mais en paraît quinze de plus. «Depuis que nous sommes au Liban, j’ai perdu 9 kilos. Mieux que n’importe quel régime», lâche-t-il dans un sourire amer. Il poursuit: «A vrai dire, je me fiche de ce qui se passe en Syrie. Tout ce que je veux, c’est regagner le village. Mais je sens bien que c’est impossible.» Sa sœur Mohsina, aux formes amples, le foudroie de son regard clair. «Il n’est pas question de se laisser aller, dit-elle. J’ai six enfants à ma charge, les quatre miens et deux autres dont le père est malade. La Syrie, gardons l’espoir. Nous y retournerons.»

Beyrouth refuse l’instauration de camps de réfugiés officiels. Chacun s’installe où il peut

«Tout le monde est focalisé sur les besoins des Syriens. Mais ceux des Libanais sont aussi à reconsidérer»