Le constat est sans appel, inquiétant. Près de 40 pays en voie de développement ont adressé récemment une demande d'assistance auprès de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), pour développer un programme nucléaire de production d'électricité. Ce regain d'intérêt pour l'atome, justifié par l'épuisement annoncé des ressources mondiales en hydrocarbures, la flambée du prix du baril de pétrole et la volonté de s'affranchir d'énergies traditionnelles trop polluantes, suscite les inquiétudes croissantes des experts onusiens de la lutte anti-prolifération nucléaire.

Fondamentalement «duale», la technologie nucléaire permet en effet aujourd'hui à ses détenteurs de passer, si les circonstances l'exigeaient, d'un usage civil à des applications militaires, moyennant un minimum de temps et d'efforts, à l'instar du Japon, dont le vaste programme industriel nucléaire lui permettrait de se doter de la bombe en l'espace de quelques mois, si les menaces chinoise ou nord-coréenne devenaient imminentes. Ce statut de pays «seuil» permet aux capitales concernées de se prémunir contre la montée des périls dans leur voisinage immédiat, dans un but plus défensif que fondamentalement proliférant, sans violer le Traité de non-prolifération (TNP) de 1970.

Prolifération «verticale»

Mais cette prolifération «horizontale», quantitative, observée sur les cinq continents, pourrait ainsi déclencher une prolifération «verticale», qualitative, extrêmement préoccupante dans les régions les plus instables du globe. En Amérique du Sud, le Brésil et l'Argentine, vieux rivaux aux grandes ambitions géopolitiques, veulent donner un coup de fouet à leurs activités nucléaires et développer leurs propres capacités d'enrichissement de l'uranium, ce combustible qui permet tout à la fois d'alimenter réacteurs comme ogives nucléaires. Taïwan et la Corée du Sud, sous la menace de la Chine populaire et de la Corée du Nord depuis soixante ans, disposaient d'un programme relativement avancé, jusqu'à ce que les Etats-Unis les stoppent net dans leur élan, dans les années 1990. Il en va de même pour l'Australie et l'Indonésie. L'Algérie et le Maroc, au Maghreb, le Nigeria et l'Afrique du Sud ont exposé les mêmes ambitions à l'AIEA.

Mais à l'agence de Vienne, tous les regards se tournent vers le Moyen-Orient, chaudron de la politique internationale depuis soixante ans, où pas moins de onze Etats envisagent très sérieusement de sauter le pas et de se doter d'un programme nucléaire, toujours très officiellement à des fins civiles: les Emirats arabes unis, le Koweït, Bahreïn, le sultanat d'Oman, le Qatar, la Jordanie, l'Arabie saoudite, l'Egypte, la Libye, la Turquie et même le Yémen, l'Etat le plus pauvre de la région.

Menace de l'Iran

Le Caire avait lancé un programme nucléaire dans les années 1980, avant de le stopper brutalement à la suite de l'accident nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, en 1986. A l'instar de Téhéran, Tripoli possédait un programme militaire clandestin avant d'être démasquée en 2003 et d'y renoncer très officiellement, à condition de pouvoir renouer avec un programme civil de production d'électricité et de désalinisation d'eau de mer.

Pour ces pays, et surtout l'Egypte et la Turquie, la menace grandissante de l'Iran, qui depuis cinq ans tient tête à la communauté internationale à cause de son programme nucléaire aux contours mal définis, constitue une préoccupation suffisante pour justifier ce regain d'intérêt pour l'atome. Le Caire ambitionne de construire quatre réacteurs nucléaires, Ankara trois.

«Il ne s'agit pas ici principalement d'énergie nucléaire, mais bien de trouver la parade face à l'Iran, estime Joseph Cirincione, expert nucléaire à Washington et président du Ploughshares Fund. Ils commencent à faire tourner le moteur. Cela leur prendra des années pour construire une infrastructure nucléaire, mais c'est pourquoi ils s'y attellent dès maintenant. Ils se disent: s'il y a une course à l'arme nucléaire, il faudra qu'on en soit.»