L’audition de onze heures à laquelle a dû se soumettre Hillary Clinton jeudi devant une commission ad hoc du Congrès sur Benghazi aurait pu mettre fin aux espoirs de la démocrate d’accéder à la Maison-Blanche. Elle a plutôt produit l’effet inverse. Ce moment fort de la politique américaine a été couvert en intégralité par les principales chaînes de télévision américaines. Evitant tout accès de colère ou signe d’exaspération, l’ex-cheffe de la diplomatie américaine a utilisé cette plate-forme plutôt inhabituelle pour montrer qu’elle connaissait ses dossiers. Journaliste ayant enquêté sur le scandale du Watergate et biographe d’Hillary Clinton, Carl Bernstein ne tarit pas d’éloges au sujet de la performance de la démocrate qui a présenté pour «la première fois une stature présidentielle».

Les républicains ont, malgré eux, offert sur un plateau à Hillary Clinton la chance de restaurer son image écornée au sein d’une opinion publique qui, en majorité, ne la juge pas digne de confiance. Elle semble désormais solidement installée dans le fauteuil de la favorite des primaires démocrates pour la présidentielle 2016. Malgré huit enquêtes et d’innombrables rapports sur l’attaque terroriste de Benghazi du 11 septembre 2012 qui a coûté la vie à quatre Américains, les républicains ont créé une énième commission ad hoc pour tenter de jeter une nouvelle lumière sur l’affaire. Or après dix-sept mois d’enquête et 4,5 millions de dollars, rien de nouveau n’est ressorti.

La commission a été d’emblée accusée de mener une chasse aux sorcières. Le chef de file républicain de la Chambre des représentants, Kevin McCarthy l’a maladroitement reconnu voici quelques jours en déclarant que la commission avait déjà réussi à faire plonger la cote de popularité de la démocrate. Un autre congressiste républicain de New York, Richard Hanna et un ex-collaborateur conservateur de la commission congédié pour avoir refusé de se focaliser uniquement sur la patronne du Département d’Etat, ont exprimé le même malaise. Quant au président de la commission, le républicain Trey Gowdy, qui n’a cessé de rappeler que l’intégrité des institutions était en jeu, il a bénéficié du soutien financier d’un super-PAC, un comité d’action politique dont le nom dit tout: «Stop Hillary».

Le théâtre politique de jeudi a porté un coup aux institutions. Il a mis en lumière une Amérique profondément divisée. Ce n’est sans doute pas un hasard si parmi les prétendants à la Maison-Blanche, ce sont les candidats populistes, Donald Trump, Ben Carson ou encore Bernie Sanders qui caracolent en tête. Il faut remonter à Joseph McCarthy dans les années 1950, estime Carl Bernstein, pour trouver une commission aussi inquisitoriale. On est loin de l’esprit bipartisan qui animait Sam Dash et Sam Ervin au sein de la commission du Watergate en 1973. Hillary Clinton a rappelé que républicains et démocrates avaient étroitement collaboré dans les enquêtes sur les attentats anti-américains de Beyrouth en 1983 ainsi que de Nairobi et Dar Es Salaam en 1998.

L’ex-secrétaire d’Etat est rodée à l’exercice des commissions parlementaires par vingt ans de présence sur la scène politique américaine. Elle a aussi appris à être résiliente à travers les multiples scandales qui ont secoué le clan Clinton. L’audition n’a cependant pas levé tous les doutes à son sujet. Tué dans l’attaque de la mission diplomatique de Benghazi, l’ambassadeur Chris Stevens avait formulé à plusieurs reprises le besoin d’un renforcement de la sécurité en Libye. Ses demandes sont restées lettre morte. La candidate démocrate renvoie la responsabilité aux chargés de la sécurité au sein du Département d’Etat, car elle n’avait jamais eu vent de ces requêtes. Un argument un peu court pour une politique qui parle du défunt diplomate comme d’un «ami».

Le chaos libyen est un autre fardeau qu’elle risque de porter tout au long de la campagne électorale. Hillary Clinton avait joué un rôle majeur en coulisses pour organiser une intervention militaire en Libye «à la demande» des alliés français et britannique. Objectif annoncé: protéger les populations civiles menacées par le régime de Mouammar Kadhafi. Mais outrepassant la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, les alliés sont allés jusqu’à renverser Kadhafi. L’administration Obama et Hillary Clinton n’avaient, pas plus que les autres Occidentaux, de plan pour remplir le vide de pouvoir de l’après-Kadhafi. «Se retirer du monde n’est pas une option», a répondu la démocrate jeudi devant le Congrès. L’ex-secrétaire d’Etat, plutôt faucon en politique étrangère, a oublié qu’après les frappes, il faut une stratégie.