Affaire russe, affaire ukrainienne, et maintenant l’affaire Roger Stone: Donald Trump a démontré à plusieurs reprises qu’il avait une conception particulière du principe de la séparation des pouvoirs. Le dernier cas concerne son ex-conseiller Roger Stone, jugé pour avoir menti au Congrès dans le cadre de l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine de 2016. Mis sous pression, quatre procureurs qui avaient requis entre 7 et 9 ans de prison pour l’accusé ont décidé de se retirer de l’affaire, l’un en démissionnant carrément de son poste au Ministère de la justice. Donald Trump voulait une peine plus légère et a demandé à Bill Barr d’intervenir. «Félicitations au ministre de la Justice Bill Barr d’avoir pris en charge une affaire qui était totalement hors de contrôle», a ensuite tweeté le président, en mentionnant des «procureurs voyous». Le verdict sera connu le 20 février.

Choquée, la démocrate Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, dénonce une décision «scandaleuse» qui «affecte l’Etat de droit». Quant à Bill Barr, il va devoir s’expliquer devant le Congrès, le 31 mars. Jeudi, surprise, il s’est mis, sur ABC News, à critiquer le comportement de Donald Trump, en déclarant que les pressions exercées contre son département «rendaient son travail impossible». «Je ne vais pas me laisser intimider ou influencer par quiconque», a ajouté le ministre.

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Ce n’est pas tout. Après son acquittement du procès en destitution mené au Sénat, Donald Trump aurait pu faire profil bas. Il a au contraire décidé de limoger des collaborateurs de la Maison-Blanche qui avaient accepté de témoigner à la Chambre des représentants. Le lieutenant-colonel Alexander Vindman en fait partie. Laurence Tribe, professeur de droit constitutionnel à l’Université Harvard et coauteur, avec Joshua Matz, du livre To End a Presidency. The Power of Impeachment (Pour mettre fin à une présidence: le pouvoir de la destitution, 2018), revient sur ces événements.

Le Temps: Que faut-il retenir du procès en destitution, qui s’est déroulé au sein d’un Congrès plus polarisé que jamais? Dès le départ, Mitch McConnell, le chef de la majorité républicaine au Sénat, n’avait laissé planer aucun doute sur le fait que le président allait être acquitté…

Laurence Tribe: Ce «procès» n’en avait que le nom. Le fait que le Sénat contrôlé par les républicains et dirigé par Mitch McConnell allait, en coopération avec l’équipe d’avocats du président, ignorer les faits et la loi, et participer à une nouvelle opération de dissimulation, était clair dès le moment où tous les sénateurs républicains sauf deux, ont voté, à une courte majorité, contre l’audition de témoins et pour ne pas exiger de nouveaux documents. La plupart des sénateurs ont manifestement bafoué le serment spécial des procès en destitution lors duquel ils promettent de «rendre justice de façon impartiale». Les livres d’histoire retiendront que le Sénat, contrôlé par un Parti républicain devenu un alter ego virtuel du président Trump, n’a fourni qu’un simulacre de procès, générant un acquittement qui n’est en aucun cas une exonération réelle et laissant le président Trump, selon les mots de la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi, «impeached forever (mis en accusation pour toujours)».

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Que vous inspire le fait que Donald Trump ait ensuite limogé des collaborateurs qui ont témoigné contre lui?

Le licenciement vindicatif de ceux qui ont osé témoigner contre lui, dans le cadre d’un carnage qui se poursuit et qui durera sans doute encore longtemps, est un abus manifeste de son autorité constitutionnelle. Cela vise à intimider d’autres fonctionnaires et personnes nommées à des postes politiques qui pourraient être tentés de dénoncer des faits illégaux ou la corruption au sein des agences gouvernementales pour lesquelles ils travaillent. La façon dont le président Trump a réagi à sa mise en accusation – en essayant de l’effacer de la mémoire collective de la nation et de l’histoire mondiale – est une démonstration pathétique des caractéristiques mêmes qui l’ont conduit, en premier lieu, à commettre des délits passibles de destitution. Il échouera lamentablement devant le tribunal de l’histoire.

Est-il un danger pour la démocratie? A quel point le président fragilise-t-il les institutions américaines?

Oui, le président Trump représente à mon avis une menace pour la démocratie constitutionnelle parce qu’il ne tient pas compte des limites légales de son autorité et a démontré qu’il est déterminé à faire tout ce qui est en son pouvoir pour devenir plus puissant, y compris au détriment de la Constitution et du pays pour lequel il a prêté serment de protection. Il est difficile de penser à quelque chose que cet homme narcissique, qui est un menteur pathologique, sans aucun sens de la décence, ne ferait s’il pensait que cela pourrait lui profiter personnellement, quel que soit le préjudice causé aux Etats-Unis ou à la communauté internationale.

Dans l’affaire Roger Stone, des avocats, attaqués par Donald Trump, ont démissionné. Assiste-t-on à une nouvelle étape?

Il y a eu d’autres démissions. Mais celle de ces procureurs du Ministère de la justice, qui ne veulent pas plier devant la loi pour plaire au président Trump, est à certains égards nouvelle. Elle pourrait bien représenter le début d’une tendance qui contribuerait à attirer l’attention du public sur le fait que les efforts de ce président pour faire plier l’ensemble du Ministère de la justice à sa volonté politique sont loin d’être «normaux». Ces avocats de carrière nous avertissent que nous vivons maintenant dans une nation dirigée par un autocrate qui fera tout ce qu’il pourra pour se débarrasser de ceux qui se mettent en travers de son chemin.

Le président est en train de redéfinir le concept de la séparation des pouvoirs…

Trump ne reconnaîtrait même pas le concept s’il se présentait face à lui. C’est un ignorant complet. Cela dit, il n’a certainement aucun respect pour la façon dont les autres branches du gouvernement fédéral, le Congrès et le pouvoir judiciaire, sont conçues pour contrôler les excès ou les fautes du pouvoir exécutif, y compris ceux du président. Et il a choisi un ministre de la Justice, William Barr, qui s’engage depuis longtemps à remodeler la séparation des pouvoirs en un système avec un chef de l’exécutif pratiquement sans contraintes.

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Qu’il soit réélu ou non, pensez-vous que Donald Trump va marquer les Etats-Unis de façon indélébile et irréversible ou ne sera-t-il au final qu’une parenthèse de l’histoire?

J’aimerais bien connaître la réponse à cette question. Je crains qu’il ne laisse une marque indélébile et qu’il aura causé des dommages à nos institutions qui, s'ils ne sont pas totalement irréversibles, mettront plusieurs décennies à s’atténuer. Le fait même que Trump n’ait remporté la présidence en 2016 qu’à deux doigts, et qu’il soit au pouvoir grâce à une combinaison de facteurs (dont le système du collège électoral, l’aide qu’il a sollicitée au Kremlin, celle obtenue du directeur du FBI Comey, et la mauvaise campagne menée par Hillary Clinton) révèle des choses profondément troublantes sur nous en tant que peuple. Notamment le fort courant de racisme et de xénophobie que Trump a pu exploiter. Sa présidence est autant un symptôme qu’une cause de beaucoup de choses que nous devons aborder si nous voulons vraiment avoir un gouvernement qui agit par et pour le peuple.

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