Il est le «domino social» qu’Emmanuel Macron ne doit pas faire tomber, même s’il ne l’a guère conforté jusque-là. Patron de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), premier syndicat français devant la CGT depuis les élections professionnelles de 2018, Laurent Berger a prouvé, depuis la mi-décembre, qu’il peut, avec ses alliés de l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA), faire basculer la rue et la mobilisation dans les secteurs clés (transports, éducation, hôpitaux…). Sa formation syndicale réformiste, d’inspiration chrétienne sociale, avait initialement donné son aval à la réforme du système français de retraite, sur la base de l’abrogation des «régimes spéciaux» pour créer un système universel à points. Puis l’annonce par le gouvernement français, le 11 décembre, d’un allongement de la durée de cotisation via un «âge pivot» de 64 ans (l’âge légal de départ étant maintenu à 62 ans) a tout déréglé.

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Négocier dans un pays où personne n’en a envie

Résultat: des fêtes de fin d’année gâchées par les grèves. Une alliance inconfortable dans le secteur public entre CFDT et CGT pour rejeter cette réforme. Jusqu’à la décision du premier ministre, Edouard Philippe, de retirer cette «mesure d’âge» le 11 janvier, avant la présentation ce mercredi du projet au Conseil des ministres, puis le débat parlementaire à partir du 17 février. A 51 ans, Laurent Berger, qui a passé presque toute sa vie dans le secteur associatif et syndical avant d’accéder à la tête de la CFDT en 2012, a donc réussi à faire plier l’exécutif et le retour au calme social semble se profiler. Mais tant du côté du gouvernement que du côté des manifestants, sa position reste fragile: «Sa franchise n’a jusque-là pas été payée de retour, juge un expert. Berger, contrairement au leader de la CGT, Philippe Martinez, n’aime pas le rapport de force. Or s’il veut être écouté par Macron, il doit faire peur. Son dilemme, c’est qu’il aime négocier dans un pays où personne n’en a envie: ni le pouvoir, ni le patronat, ni les irréductibles anti-réforme.»

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La preuve de cette marge de manœuvre étroite a été apportée vendredi. Des militants opposés à un arrêt des grèves ont ce jour-là fait une incursion violente au siège parisien de la CFDT. Intimidation? Avertissement? Le syndicat réformiste, qui a annoncé vouloir porter plainte, a compris le message: apparaître comme l’interlocuteur privilégié d’un chef de l’Etat que les jusqu’au-boutistes de la CGT ou de Sud Rail considèrent comme «le président des ultra-riches» le met le dos au mur. D’autant que le premier ministre, Edouard Philippe – disciple d’Alain Juppé venu de la droite et partisan zélé des 64 ans au nom de l’équilibre budgétaire, vu le risque d’un déficit supérieur à 10 milliards d’euros en 2025 –, se tient en embuscade. Les 64 ans ont certes été retirés du projet, mais les partenaires sociaux (patronat et syndicat) vont devoir «chiffrer» la réforme lors d’une «conférence de financement» dont les résultats sont attendus pour avril. Or Edouard Philippe a redit devant les députés qu’une «mesure d’âge» reste envisageable. Sous-entendu: la pilule budgétaire devra être avalée. Sinon…

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Soutien du patronat nécessaire

L’autre difficulté, pour Laurent Berger, est qu’il n’a pas confiance dans Emmanuel Macron. Et vice-versa. Le président français a pourtant fait venir à ses côtés, en 2019, un conseiller spécial de 62 ans proche de la CFDT, Philippe Grangeon. Mais entre le syndicaliste, qui a fait ses armes au sein de la Jeunesse ouvrière chrétienne dans la région des chantiers navals de Saint-Nazaire, et l’inspecteur des Finances passé par la banque Rothschild, rien ne va. Leurs visions de la société (sociale-démocrate pour Berger, libérale-individualiste pour Macron) sont aux antipodes. Plus compliqué encore pour le leader de la CFDT: si la pression baisse dans la rue et que les grèves cessent dans les transports, sa marge de manœuvre se réduira. «Macron lui tend la perche, mais il ne veut pas se lier à Berger, poursuit une source sociale. Le positionnement électoral à droite du président, sa crainte d’une dérive budgétaire des retraites d’ici à la présidentielle de 2022 et sa conviction que la colère sociale est le prix à payer pour réformer le pays [voir ci dessous] jouent contre le dialogue.»

L’équation, pour le syndicaliste, est dès lors simple: il a besoin du soutien du patronat. «On peut faire des retraites un sujet de progrès social, lançait-il, en septembre, à son alter ego du Medef, le très libéral Geoffroy Roux de Bézieux, dans l’hebdomadaire Challenges. Le secteur privé doit répondre aux exigences croissantes sur la qualité du travail, la reconnaissance, le management.» Sauf que le patron des patrons en tire une conséquence opposée: il plaide pour un retrait de l’Etat et un dialogue prioritaire au sein des entreprises. Sur les retraites, le fossé social français reste un précipice.