«Comprendre, anticiper, réinventer»: lundi, le leader du syndicat réformiste CFDT Laurent Berger n’a pas réitéré ces trois mots, qui figurent en exergue de son livre plaidoyer: Permis de construire (Ed. Tallandier). Ils résument pourtant bien la posture audacieuse du second syndicat français, fort de 26%, juste derrière la pro-communiste CGT (26,7%), à propos de la nouvelle version du projet de loi travail présentée lundi par le premier ministre Manuel Valls. Celle-ci abandonne l’instauration d’un plafond des indemnités prud’hommales (il sera juste «indicatif») et autorise les juges à surveiller les licenciements économiques – leur assouplissement est maintenu – dans les filiales françaises des multinationales.

Alors que le leader de la CGT, Philippe Martinez, a de nouveau exigé le retrait du texte, son homologue de la CFDT a, lui, jugé sa version amendée «porteuse de progrès pour les jeunes et les salariés». Le bureau national de sa formation se réunira mercredi. Laurent Berger, 47 ans, enseignant de formation, patron de la CFDT depuis novembre 2012, s’était distingué en affirmant au lendemain des manifestations du 9 mars «récuser la fausse alternative: statu quo ou casse sociale». Une prise de position qui fait de lui l’allié incontournable du gouvernement socialiste, confronté à une fronde sans précédent de l’aile gauche de sa majorité, à un an de la présidentielle de mai 2017.

«Sans Laurent Berger, Valls est cuit. Il est le dernier lien entre le pouvoir et l’électorat de François Hollande en 2012. Il représente aussi l’embryon d’un dialogue social à l’allemande, centré sur les bénéfices communs pour l’entreprise et les salariés, non sur l’affrontement permanent», reconnaît un conseiller ministériel. Le premier ministre, dont les convictions sociales-libérales sont proches de celles de l’ancien chancelier Gerhard Schröder, l’avait d’ailleurs désigné comme son principal interlocuteur à l’occasion des cinquante ans de la CFDT en novembre 2014. Manuel Valls avait alors salué «un syndicat fort qui a le courage de proposer et ose la négociation». Loin de la CGT à l’époque en pleine crise, empêtrée dans le scandale de l’appartement de fonction de son ex-leader, Thierry Lepaon…

Dans une France réputée bloquée, où les mutations technologiques effraient d’ordinaire les partenaires sociaux, patronat y compris, le leader de la CFDT s’était fait remarquer fin 2015 en abordant positivement dans son livre la transition numérique, et en soutenant l’idée du «compte social personnel» destiné à permettre aux employés de «porter» avec eux leurs droits au fil de leur carrière. Cette option se concrétisera avec l’entrée en vigueur, au 1er janvier 2017, du «compte personnel d’activité», repris dans le projet de loi travail qui sera présenté au Conseil des ministres le 24 mars.

L’importance de Laurent Berger et de la CFDT dans la future discussion du texte auquel Manuel Valls a lié son maintien à Matignon, tient aussi à son itinéraire personnel. Ancien dirigeant de la Jeunesse ouvrière chrétienne (1992-1994), spécialiste de l’insertion des jeunes et de l’assurance chômage, ce syndicaliste originaire de Saint-Nazaire – son père était ouvrier des chantiers navals, où le plus grand paquebot du monde, Harmony of the Seas, est en cours de finition – connaît bien le monde turbulent du syndicalisme étudiant, et s’est imposé comme l’interlocuteur favori du patronat depuis l’accord interprofessionnel sur la sécurisation de l’emploi signé en janvier 2013. «Tout part d’une inadaptation croissante du modèle social français», justifie-t-il dans Permis de construire. Ce que le projet de loi travail entend justement corriger.