Chercheur au CNRS, Laurent Bonnefoy est spécialiste de la péninsule arabique. Il vient de publier Le Yémen: de l’Arabie heureuse à la guerre (Fayard).

Le Temps: On a l’impression que, au Yémen, l’Arabie saoudite a les coudées totalement franches…

Laurent Bonnefoy: Le Yémen recèle beaucoup de dynamiques locales qui lui sont propres. Pour comprendre ce conflit, il faut se pencher sur les rivalités entre les élites politiques locales, et il est nécessaire de remonter au moins jusqu’à l’échec du «Printemps yéménite» de 2011. Aussi bien l’ancien président Ali Abdallah Saleh [tué le 4 décembre dernier, ndlr] que les houthistes (qui contrôlent aujourd’hui tout le nord du pays, y compris la capitale Sanaa) ou les séparatistes du Sud se sont montrés incapables de faire des compromis et ont tous contribué à gâter le processus. Or les logiques internationales sont venues se greffer dans cette configuration locale. L’Arabie saoudite a lu ce contexte yéménite à travers ses propres obsessions. Elle a tendance à substantialiser l’implication iranienne et à tout voir par le prisme de la confrontation avec ce que l’on nomme un peu rapidement l’axe chiite.

Les houthistes sont pourtant bel et bien soutenus par Téhéran. Un rapport de l’ONU l’a confirmé récemment…

Je ne nie pas cette implication iranienne, mais elle est en grande partie exagérée. Nous sommes devant une prophétie autocréatrice, si vous voulez. Les houthistes, qui sont d’obédience zaydite, entretiennent eux-mêmes des rapports complexes avec le chiisme duodécimain. Cette complexité explique en partie le désintérêt qui entoure le conflit. Durant toute la décennie précédente, les Occidentaux avaient laissé filer le dossier, trop occupés par la seule question de l’antiterrorisme. A partir de 2013, empreints d’une lecture simpliste, ils ont laissé la clé de la gestion à l’Arabie saoudite, ce qui s’est traduit notamment par l’adoption de la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’ONU en 2015 dès le début du conflit et qui donne une sorte de blanc-seing à la coalition emmenée par les Saoudiens. Aujourd’hui, aussi bien les Américains que les Européens semblent un peu honteux en comprenant que le désastre humanitaire actuel est lié à la politique de l’Arabie saoudite. Mais personne n’est réellement disposé à mettre la pression sur Riyad et à compromettre ainsi d’importants intérêts économiques.

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Que veut vraiment l’Arabie saoudite?

L’entrée en guerre au Yémen a été la décision du ministre de la Défense Mohammed Ben Salmane, devenu entre-temps le successeur au trône saoudien. A l’époque, il était âgé de 29 ans, et l’on peut imaginer qu’il cherchait avant tout à donner des gages de sa détermination auprès de ses pairs. Officiellement, il s’agit toujours de réinstaller au pouvoir le président Abderabbo Mansour Hadi, qui avait pris les rênes du pays en 2012. Mais c’est sans compter que Hadi fait partie du problème bien davantage que de la solution: il est considéré comme un traître par une partie du pays, et notamment par les séparatistes du Sud mais aussi dorénavant par les habitants du Nord du fait de son alliance avec les Saoudiens. Globalement, tous les mécanismes qui devaient permettre aux Saoudiens d’exercer des leviers sur le terrain ont échoué. Même dans la configuration militaire actuelle, la situation continue de leur échapper.

Comment cela?

La coalition internationale (réunie autour de l’Arabie saoudite contre les houthistes) n’arrive pas à avancer et peine notamment à convaincre les tribus, qu’elles soient sunnites ou zaydites-chiites. Au-delà des effets d’annonce, elle a besoin de combattants sur le terrain qui feraient la différence. Or ces combattants agissent dans un cadre territorial, et dès lors que leur territoire est libéré, ils refusent d’aller au-delà. Les Emirats arabes unis jouent un peu plus finement leur carte et ils ont mobilisé des réseaux locaux assez différents. Mais face aux tribus sunnites et aux houthistes, la vérité c’est que seuls les salafistes ont suffisamment de carburant idéologique pour aller au combat. Ces salafistes continuent aujourd’hui d’être instrumentalisés par les Saoudiens et les Emiratis. Au risque de créer les problèmes de demain et de répéter les erreurs qui ont été commises en Afghanistan ou en Syrie.

On pensait que la mort de Saleh allait porter un coup dur au camp houthiste. Or la situation ne semble pas avoir vraiment changé depuis décembre…

Saleh avait perdu beaucoup de son crédit dans le pays en raison notamment d’un basculement générationnel. Il semble avoir sous-estimé l’ancrage des houthistes autour de Sanaa et, en se déclarant soudainement comme leur ennemi, il a pris la mauvaise option. Les houthistes ont pu écraser sans peine la rébellion tandis que les forces pro-Saleh restaient dans l’attentisme. Sur fond de réaction nationaliste face à l’Arabie saoudite, les chefs de tribus autour de Sanaa ont de toute évidence considéré que les houthistes étaient actuellement les mieux placés pour les défendre.

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