«Les vacances sont finies. Totalement.» Le premier ministre français, Lionel Jospin, ne croyait pas si bien dire l'autre jour en proférant cet avis. Après la fronde de son ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, sur la Corse, c'est un autre poids lourd de son gouvernement, Laurent Fabius, titulaire des Finances, qui est sorti du bois ces derniers jours, au risque de l'ébranler. Le rebelle a choisi cette fois le terrain de la presse, une tribune parue dans l'édition de vendredi du quotidien Le Monde, pour déployer son offensive. Menée toute en subtilité, celle-ci n'en est pas moins redoutable.

Le «patron de Bercy», qui s'apprête à présenter un plan de réforme des impôts, se déclare décidé à mener à bien le programme d'allégement fiscal «le plus ample des cinquante dernières années». Et d'expliquer que «par son poids et par sa répartition» le régime fiscal existant en France «constitue un handicap structurel majeur pour notre économie». «Je suis (…) convaincu qu'avec la lutte pour l'emploi et l'action pour la sécurité, la baisse des impôts représente une de nos trois priorités», assure même Laurent Fabius, avant d'en appeler à «un recentrage de l'Etat sur ses fonctions essentielles». Autant de considérations que ne renierait pas un libéral aussi ardent qu'Alain Madelin.

Des piques à ses collègues

Bien sûr, le ministre des Finances y met les formes. Question de caractère, autant que de tactique. Les observateurs n'ont ainsi pas manqué de remarquer qu'il avait écrit, comme on chuchote à quelques initiés, un article «volontairement technique» sous un titre «ostensiblement jargonnant» («De la nécessité de la stabcroissance»). Mais le contenu du texte, comme la démarche de l'homme, est éminemment politique. En s'opposant aux positions convenues de son camp, l'auteur rappelle que, s'il appartient par ses fonctions à une équipe, il n'en demeure pas moins libre et singulier comme seul un chef peut l'être. Ce qui l'élève automatiquement au rang de rival de Lionel Jospin.

Son offensive lancée, Laurent Fabius n'hésite pas à égratigner certains membres importants du gouvernement français. Il considère ainsi comme une orientation principale la nécessité de «traiter avec souplesse la question des 35 heures dans les PME» (petites et moyennes entreprises), ce qui représente une attaque évidente contre sa collègue Martine Aubry, ministre de l'Emploi et grande prêtresse de la diminution du temps de travail. Mais surtout il vise – à mots couverts, toujours à mots couverts – le chef du gouvernement lui-même en appelant au changement tout en expliquant avoir pleinement conscience «que les périodes préélectorales y sont habituellement peu propices». Façon de placer Lionel Jospin devant un choix cruel: agir, ce qui suppose de prendre quelques gros risques, ou renoncer, ce qui revient à admettre son impuissance.

Ce coup-là est porté doucement. A deux ans du prochain scrutin présidentiel, il n'a pas pour but d'ébranler le premier ministre, seulement de tester sa résistance et de contester son autorité. La manœuvre peut produire cependant des résultats à long terme. Malgré l'exceptionnelle popularité dont il jouit depuis son arrivée à Matignon, Lionel Jospin ne peut prétendre régner éternellement sur les sondages. Sa cote de sympathie a d'ailleurs baissé de cinq points en un mois, selon le dernier baromètre Ipsos/Le Point, tandis que ses récentes décisions sur la Corse sont désapprouvées par 57% de ses compatriotes continentaux. Des signes qui, sans être eux-mêmes particulièrement inquiétants, montrent bien que le vent est toujours susceptible de tourner.

Au-delà des prochaines échéances électorales et du conflit de personnes, la prise de position de Laurent Fabius a le grand mérite de ranimer le débat au sein du Parti socialiste. En qualifiant son camp – sans le nommer – de «plutôt conservateur, dépensophile et étatolâtre», le «patron de Bercy» propose clairement une autre gauche, libérale, sans complexe, telle qu'elle existe aujourd'hui au Royaume-Uni, pour se poser lui-même en un nouveau Tony Blair. Le coup a réussi à Londres. Pourquoi échouerait-il éternellement à Paris?