Depuis samedi, un calme fragile semble revenu en Côte d'Ivoire. Les violences systématiques ont cessé à Abidjan. Un sommet des chefs d'Etat africains convoqué par le président du Nigeria, qui préside aussi en ce moment l'Union africaine, a eu lieu dimanche à Abuja (Nigeria). Le Conseil de sécurité de l'ONU devrait examiner ce lundi la situation et il votera sans doute une résolution destinée à élargir la mission de l'Onuci et de l'Opération Licorne.

A Abidjan même, la cérémonie que devaient organiser samedi matin les partisans de Laurent Gbagbo pour rendre hommage aux victimes des soldats du 43e bataillon d'infanterie de marine et de l'Opération Licorne intervenus au cours des émeutes d'Abidjan a été renvoyée pour éviter la reprise des violences. Ce retour au calme – le général responsable du dispositif français en Côte d'Ivoire parlait samedi d'«une nette amélioration de la situation» – n'a pas empêché le flux des rapatriements de Français et d'étrangers de continuer. Près de 5000 personnes ont déjà quitté le pays. Dimanche, on prévoyait encore le départ de quelque 800 autres.

Plusieurs signes montrent que Laurent Gbagbo n'a pas renoncé à se servir des circonstances pour éviter un compromis qui remettrait en cause son propre pouvoir. En effet, s'il acceptait d'en revenir à la lettre des accords signés à Marcoussis en 2003 et à Accra cette année, s'il acceptait de mener le processus électoral à son terme dans les conditions fixées par ces accords (qui rendent leur citoyenneté à de nombreux Ivoiriens qui ont été écartés du scrutin qui l'a porté à la présidence), il est peu probable qu'il parviendrait à rester à la tête de l'Etat.

Le général qui dirige le dispositif français notait aussi que les «appels continuent à la radio et à la télévision avec une désinformation permanente. Il n'y a plus de journaux de l'opposition, plus de presse de l'opposition et plus de radio de l'opposition. Cette utilisation des médias pour faire de la désinformation, de l'action psychologique et de la manipulation de foule, c'est une chose qui est parfaitement connue et très bien maîtrisée par les autorités ivoiriennes.»

Laurent Gbagbo peut prétendre, comme il le fait depuis le début de la crise, qu'il n'y est pour rien et continuer de dire qu'il ne connaît pas l'origine du bombardement sur les forces françaises puisqu'il a ordonné une enquête. Il vient de prendre deux décisions qui laissent mal augurer de ses intentions. Il a remplacé le chef d'état-major des forces armées, le général Matthias Doué, par un «dur», le colonel Philippe Mangou, qui commandait l'offensive lancée il y a une dizaine de jours contre les ex-rebelles du nord et qui a brisé une trêve qui durait depuis dix-huit mois. Il a renoncé à se rendre au sommet d'Abuja et s'y est fait remplacer par l'un de ses partisans les plus agressifs, le président de l'Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly.

Laurent Gbagbo s'est aussi livré – sur le mode plaintif qu'il affectionne – à des attaques directes contre Jacques Chirac. «Chirac? Je ne sais pas pourquoi il me déteste, pourquoi il fait tout ça à la Côte d'Ivoire. Depuis que je suis président du pays, je n'ai rien fait contre les intérêts français ou la France. Franchement, je ne comprends pas pourquoi ils [les Français] nous traitent comme ça», a-t-il dit au Corriere della Sera. «Il est évident que nous ne sommes pas contents que les [militaires] Français se comportent en patrons, qu'ils occupent nos aéroports, que pour entrer ou sortir de Côte d'Ivoire, il soit nécessaire de passer sous leur contrôle, mais espérons que tout cela passera rapidement pour revenir à la vieille concorde», a-t-il ajouté, avec une touche anti-coloniale dont il espère un effet subliminal sur la mauvaise conscience française.

Le président de la République a récusé l'accusation de «guerre coloniale», lors d'un déplacement dimanche à Marseille. «Je n'ai entendu ça que de la part d'une minorité agissante d'un régime contestable, car, si vous écoutez l'ensemble de l'Afrique, vous n'avez pas du tout ce sentiment», a-t-il déclaré. Evoquant les propos du président sénégalais, Abdoulaye Wade, qui craint un «chaos» en cas de retrait français, il a ajouté qu'il n'aurait pas lieu «dans la mesure où nous avons un mandat international appuyé par la totalité des Africains». Avant de conclure: «Nous ne voulons pas laisser se développer un système qui ne pourrait conduire qu'à l'anarchie ou à un régime de nature fasciste.»