On ne se lassera jamais de discuter avec Laurent Joffrin. Paris, vers 21 heures, sur le trottoir qui longe l’Assemblée nationale, à la sortie du plateau de La Chaine Parlementaire (LCP). L’ancien directeur de Libération, désormais animateur du collectif «Engageons-nous», rajuste son blouson avant d’enfourcher son scooter. L’automne a eu raison de la terrasse du grand café voisin, installée un temps sur les pavés grâce au covid, face à la Chambre des députés.

Anti-Macron

Qu’importe. L’auteur de près d’une trentaine de livres, dont plusieurs consacrés à la gauche française – La Gauche en voie de disparition (Seuil, 1984), La Gauche retrouvée (Seuil, 1994), Histoire de la gauche caviar (Robert Laffont, 2006), La Gauche bécassine (Robert Laffont, 2014)… –, parle de sa nouvelle initiative avec le ton étonné de celui qui n’a pas vu le vent tourner. Juste de l’autre côté de la Seine, Emmanuel Macron règne à l’Elysée. Trois ans plus tôt, l’ex-conseiller présidentiel a fait mordre la poussière à celui qui lui avait tendu la main: son «ami» François Hollande. Ailleurs, en Europe, la social-démocratie est à l’agonie. Et alors? «Au fond, vous me reprochez de ne pas être du côté du manche, rigole-t-il. Je devrais être macronien. Ou écolo. Ou mélenchoniste. Sauf que je continue de croire au compromis social. A une gauche capable de gouverner pour et avec son époque…»

On ne se lasse pas de l’écouter parce que Joffrin parle comme il écrivait dans ses ex-chroniques de Libé, regroupées dans un livre qui sort ces jours-ci sous le titre «Anti-Macron»: bien. Juste. Calibré. Avec cette bonhomie aiguisée mais jamais trop méchante qui a toujours, derrière son clavier de chroniqueur, protégé ce passionné de voile des tempêtes politiques qui ont décimé son camp. Son nouveau pari n’est pas éditorial. «Engageons-nous», lancé presque jour pour jour pour son anniversaire, est supposé être civique, ouvert à tous ceux qui désespèrent de voir un «inconnu» – Olivier Faure, député de Seine-et-Marne – diriger le PS refondé par Mitterrand. Avis à tous ceux qui le croyaient commentateur à vie: ce fils naturel de Libé et du Nouvel Observateur mâtiné d’un admirateur de Napoléon (six ouvrages historiques au compteur, dont une série BD) se sent, à 68 ans, une âme de hussard sur le champ de bataille du pouvoir.

Ce ne sont pas les arbres vénérés par les Verts, ou le permafrost en train de fondre qui produiront les idées de demain. Ce sont les hommes et les femmes ensemble, poussés à réfléchir par quelques agitateurs comme moi.

«Vous allez me traiter de grognard mais vous oubliez au passage que la politique, elle, ne vieillit pas. On peut me raconter ce qu’on veut: ce ne sont pas les arbres vénérés par les Verts, ou le permafrost en train de fondre qui produiront les idées de demain. Ce sont les hommes et les femmes ensemble, poussés à réfléchir par quelques agitateurs comme moi. Et regardez comment le covid a remis nos thèmes au centre du débat: l’Etat, la justice sociale, l’emploi industriel…»

Laurent Joffrin a la force de son agilité. A titre personnel, toute sa jeunesse a été consacrée à refouler en zigzags l’image dévorante du père – Jean-Pierre Mouchard, patron des éditions de luxe François Beauval – à la fois fortuné et «facho», proche de Jean-Marie Le Pen au point de financer un temps le Front national. Pas d’affrontement public. Pas de dénonciation spectaculaire de la figure paternelle dévoyée. «Joffrin, c’est l’Aristide Briand du journalisme, rigolait jadis un de ses alter ego de droite, Dominique Jamet. Comme le grand diplomate français (cofondateur, dans les années 1920, de la Société des Nations, à Genève), il œuvre en permanence pour la paix sans voir que la guerre est revenue.» Le fil historique est facile à dérouler. Briand était sorti traumatisé de la tragédie de 14-18. Joffrin est persuadé que la gauche des idées l’emportera toujours sur celle des ego. Il rêve d’une gauche qui troque ses baronnies de province pour réfléchir sur un quota annuel de «miles» verts pour tous les usagers des transports aériens: «Joffrin se sent coupable. Il veut remercier cette gauche qui l’a bien servi. Il vit mal le fait, lui l’homme des réseaux parisiens, de n’être jamais monté au «front» nous assurait un de ses anciens adjoints le jour du lancement de son mouvement. Sa façon de dire «Engagez-vous», c’est une manière de s’immoler gentiment, au nom des idées, devant ceux qui lui ont reproché de toujours se goberger, tranquille, à l’arrière-garde.»

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Redonner des repères aux troupes

La suite est affaire de brouillard et de logistique. A Waterloo, cette bataille décisive à laquelle il a consacré un livre pour expliquer que l’Empereur aurait pu la gagner, Napoléon attendit en vain les cavaliers de Grouchy, son général sauveur, noyé sous la sale pluie du Plat Pays. Joffrin, avec son mouvement, est convaincu de pouvoir être l’éclaircie qui va redonner des repères aux troupes: enseignants, fonctionnaires, étudiants, vieux militants, ex-lecteurs déçus de L’Obs et de Libé… Tous ceux que l’inertie de son compère François Hollande a délaissés en rase campagne. On lui cite le SPD allemand, que ses puissantes fondations ne parviennent pas à revitaliser face à la poussée des «Grünen». On lui fait remarquer qu’en France Emmanuel Macron a importé la stratégie Merkel, en aspirant les idées de la social-démocratie sans jamais renvoyer l’ascenseur. Réponse: «On peut tout me reprocher, mais pas d’avoir envie de réfléchir.» Son départ brusque de Libération, exigé par la rédaction à l’orée du lancement de son collectif, l’a néanmoins surpris. Lui se voyait comme une passerelle, comme lorsque François Hollande lui demanda de relire ses mémoires élyséennes: Le Temps du pouvoir (publié chez Stock, la maison d’édition où travaille son épouse)…

Le «Grouchy» de Joffrin reste pour le moment discret. Personne, parmi les ex-éléphants socialistes français, n’a promis de lui apporter son armée en renfort. Il faut dire que la page de la débâcle n’est pas encore tournée. «Engageons-nous» est un bureau, quelques idées, beaucoup de volontés, pas mal d’expérience», affirme celui qui sourit, sans commentaire, lorsqu’est évoquée l’ombre de François Hollande, deux ans avant la prochaine présidentielle. Le 18 juin 1815, Napoléon a bien perdu la bataille de Waterloo. Deux siècles plus tard, Laurent Joffrin, lui, peine encore à s’en convaincre.

A lire: «Anti-Macron» (Ed Stock)


Profil

Juin 1952 Naissance à Paris.

1974 Institut d’études politiques de Paris. Milite aux Jeunesses socialistes.

1977 Premiers pas dans le journalisme à l’Agence France Presse.

1981 Intègre la rédaction de «Libération», responsable de l’économie.

1988 Directeur de la rédaction du «Nouvel Observateur». Début des allers-retours entre l’hebdomadaire et «Libération».

2014 Patron de «Libération».

Juillet 2020 Lance son mouvement «Engageons-nous» pour «Recomposer la gauche».