Portrait

Laurent Ruquier, jamais couché

Son émission du samedi soir sur France 2 est devenue culte, au point d’engendrer des polémiques nationales. Mais derrière ce goût non assumé de la confrontation télévisuelle se cache d’abord un stakhanoviste de l’«entertainment», du théâtre au petit écran

Laurent Ruquier aime prendre le train. Lorsqu’il habitait encore au Havre, résolu à débouler dans Paris pour s’y faire connaître et monter sur les planches, ce natif de la ville portuaire – qui fête cette année ses 500 ans, et dont l’ex-maire est aujourd’hui premier ministre – scrutait les sièges de première classe pour voir si une célébrité ne s’y trouvait pas. Bingo. L’animateur de télévision Jacques Martin, habitué à répondre aux sollicitations provinciales, est un jour assis dans le wagon. Echanges de politesse. L’animateur de télé est aussi chanteur, bateleur, amuseur, féru de culture et de littérature. Dix ans plus tard, Ruquier est à ses côtés pour son premier plateau TV. L’émission se nomme «Ainsi font, font…» La marionnette n’est pas celui qu’on pense…

Une descendance Martin-Ruquier?

Martin-Ruquier. Le parallèle ne dira pas grand-chose à ceux pour qui télévision rime avec Internet et YouTube. Il peut même sembler ahurissant à ceux qui ne décolèrent pas depuis que, sur le plateau de «On n’est pas couché» fin septembre, l’écrivain Christine Angot a assailli Sandrine Rousseau, victime comme elle d’agression sexuelle. Dérapage calculé? Volonté de transgresser en conviant la romancière, habituée des clashs médiatiques, à occuper le siège convoité d’intervieweuse du samedi soir (l’émission est en fait tournée le jeudi) à la place de la blonde Vanessa Burggraf, vite oubliée?

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L’animateur-producteur-showman esquive. A l’époque où Giscard et Mitterrand se battaient pour occuper l’Elysée, Jacques Martin laissait libre cours, dans «Le Petit Rapporteur», au mauvais goût popu de Stéphane Collaro, et aux piques élitistes assassines de Pierre Desproges. Ruquier nie. Il s’est fendu d’un communiqué pour regretter cette bataille féminine des «douleurs». Mais il jubile intérieurement: «Ce n’est pas un provocateur. C’est un agréable manipulateur obsédé par l’audience», confie l’un de ses ex-invités. «Sa tactique? Toujours se garder le bon rôle quand ses intervieweurs virent destroy…»

Destination connue, le haut de l’affiche

L’histoire de Laurent Ruquier est comme une ligne de chemin de fer. Toute droite. Avec une seule destination connue: le haut de l’affiche. Face solaire: «Je suis curieux de tout. Ma curiosité ne s’émousse pas. Je valorise mes invités, que personne ne m’impose», déclarait-il au Monde en juin 2015. Face sombre assumée: «Je suis mal à l’aise avec cette idée de mon pouvoir. Mais si tout le monde le dit, je dois avoir du pouvoir…», confie-t-il plus tard à Vanity Fair.

Ruquier est une locomotive cathodique, à l’opposé d’un Hummer toujours proche de la sortie de route comme Cyril Hanouna, ou d’un cabriolet stylé tel Yann Barthès. Comme Jacques Martin – toujours lui – le Havrais de 53 ans est boulimique. Il lit beaucoup et accuse réception de tous les livres qu’il reçoit. Il veille sur sa tribu en chef de clan. Il écrit trop – plusieurs de ces vaudevilles ont fait des flops au théâtre. Il plaît à la droite parce qu’il se tient à l’écart de la vulgarité grossière, mais se méfie de la gauche intello-Telerama qui l’a toujours considéré comme un bateleur. On pense aussi, inévitablement, au créateur des Grosses têtes, Philippe Bouvard, dont il a repris le flambeau en 2014: «Il s’amuse, c’est son secret et sa faiblesse», juge l’ex-invité que nous avons rencontré. «Il croit qu’à la fin, la meilleure blague l’emporte sur les blessures parce qu’il fonctionne comme ça. Lui tire sa force de ses plaies personnelles. Or tout le monde n’est pas comme ça.»

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Un «besoin de reconnaissance»

Retour sur son enfance. Gare du Havre. Laurent Ruquier, enfant des classes populaire dont le père était chaudronnier aux chantiers navals du premier port français, débarque avec sa valise pour se rendre à Paris, quelques adresses en poche. Son meilleur soutien est le directeur de la Maison de la culture locale, où une de ses professeures l’a accompagné. Une phrase, qu’il cite souvent, lui est restée en tête. Sa mère, aujourd’hui décédée, aurait avoué un jour à l’un de ses enseignants que «si la pilule avait existé, il ne serait pas là».

Défi maternel? Tragédie personnelle pour celui qui, aujourd’hui, s’assume comme homosexuel? Le Journal du Dimanche lui posa un jour la question. Réponse: «Cette phrase de ma mère a nourri un besoin de reconnaissance. Exister, prouver que je n’étais pas là par hasard.» Le tempérament fait le reste. Ruquier est un bosseur qui ne se couche jamais. Ses carnets Moleskine remplis de notes gisent au fond de sa sacoche. Son portable est une ruche. Au cap Ferret, la station balnéaire huppée de Gironde, il saoule ses invités vacanciers en leur parlant de ses prochaines représentations, soit à la TV, soit dans «son» théâtre Antoine, proche des Grands Boulevards, racheté en 2011: «C’est l’antienne habituelle. Il veut être aimé. Et alors? Vous connaissez des présentateurs qui aiment être détestés?» lâcha un jour sa productrice Catherine Barma, grande prêtresse de la baston cathodique depuis ses années Ardisson.

Populaire et hyperélitiste

Ruquier n’est pourtant pas un TGV de l’audimat. Il a construit son succès patiemment. Radio, télé, théâtre. Il n’a pas déboulé devant les caméras. Il ne se prend pas, comme Hanouna ou Arthur, pour un magnat de la production télévisuelle. L’homme se veut d’abord artiste. Il a le goût du talk-show épicé dont il connaît les ficelles par cœur. Un bon coup de conservatisme réac' à la Zemmour. Une romancière déjantée. Le charme suave de Léa Salamé. L’arrogance intello de Yann Moix. Lui en arbitre. Fiable autant qu’insupportable. Populaire autant qu’hyperparisien élitiste. Un train qui, quelle que soit la scène, se débrouille pour arriver toujours à l’heure.

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Profil

Février 1963: Naissance au Havre. Père chaudronnier aux chantiers navals.

1987: Premier one-man-show parisien au Caveau de la République.

1990: Collabore à l’émission de Jacques Martin «Ainsi font font…»

1991: «Rien à cirer», premier succès sur France Inter.

1995: Echec cinglant des «Niouzes» sur TF1.

2006: «On n’est pas couché» commence sur France 2.

2011: Rachète le Théâtre Antoine à Paris.

2014: Reprend l’émission culte de RTL «Les grosses têtes».

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