Deuil

Lausanne au cœur du deuil royal thaïlandais

Un documentaire télévisé consacré aux années du Roi Bhumibol dans le canton de Vaud passionne le royaume, où la crémation du défunt souverain aura lieu jeudi

Plus qu’un documentaire, tout un pan de mémoire nationale. Présenté ce week-end en avant-première à Bangkok et diffusé ce lundi à la télévision et dans de nombreux cinémas thaïlandais, un film de près d’une heure consacré aux années suisses du roi défunt Bhumibol Adulyadej est en passe de devenir une référence historique au Royaume de Siam.

Les images de plusieurs archives

Inspiré du livre de l’auteur vaudois Lysandre Seraïdaris sur l’enfance et l’adolescence du souverain et de son frère aîné dans le canton de Vaud, entre 1933 et 1951, The Journey retrace, à partir d’images tournées à Lausanne et de films d’archives inédits obtenus auprès du Palais Royal, de la BBC et de la RTS, l’itinéraire helvétique d’un monarque que son peuple s’apprête, ce jeudi, à accompagner dans sa dernière demeure.

A propos d’une précédente série documentaire: La jeunesse lausannoise du roi de Thaïlande

Un événement à 90 millions de francs

Comme le veut la tradition bouddhiste, c’est en effet ce 26 octobre, un peu plus d’un an après la disparition du roi Bhumibol – ou Rama IX – le 13 octobre 2016, qu’aura lieu à Bangkok sa crémation royale, dans un déluge de fastes et de rituels sans précédent, dont le coût total s’élève à plus de 90 millions de francs.

La cérémonie, qui devrait être suivie dans la capitale thaïlandaise par plusieurs millions de personnes amassées le long du chemin suivi par le cortège, mettra le royaume entier à l’arrêt. Elle marquera la fin officielle du deuil royal et ouvrira la voie au couronnement prochain de son successeur, le roi Rama X, proclamé souverain en décembre 2016 mais pas encore monté sur le trône.

Sa mère s’était installée en Suisse

Couronné en 1946, revenu régner à partir de 1951 à la fin de ses études en Suisse – où sa mère s’était installée en 1933, après le décès de son époux – Bhumibol Adulyadej aura été l’unique monarque connu par l’écrasante majorité des 69 millions de Thaïlandais. Parfait francophone, nostalgique de son éducation suisse, il lisait régulièrement livres et journaux dans la langue de Molière, suivait les programmes de la chaîne TV5 Monde et il avait accepté, en 2009, à l’âge de 81 ans, d’être intronisé membre d’honneur du Guillon, une confrérie vigneronne vaudoise.

Lire aussi:  Avec la mort du roi Bhumibol, la figure unificatrice de Thaïlande disparaît

Conçu et dirigé par une actrice thaïlandaise de renom, The Journey relate les premiers pas helvétiques du roi et de son frère aîné Ananda (mort en 1946 à Bangkok, quelques mois après être monté sur le trône). Il est rythmé par les lettres expédiées par les deux princes à leur tuteur de l’époque, Cléon Seraïdaris, dont son fils Lysandre perpétue la mémoire. Aujourd’hui propriété de ce dernier, cet abondant courrier royal constitue un témoignage unique, fort prisé en Thaïlande, où les informations historiques sont toujours soumises à la censure du palais et des autorités.

Un «parcours royal»

Lysandre Seraïdaris est également à l’origine d’un «parcours royal» à Lausanne et dans le canton de Vaud, proposé aux touristes Thaïlandais, de plus en plus nombreux à faire ce voyage-pèlerinage. Il inclut l’Université de Lausanne, où étudia le souverain, les hôtels fréquentés par la famille royale et leurs différents lieux de résidence. Une visite au pavillon siamois du parc de Denantou est également au programme.

Dans l’agenda protocolaire bien rempli de cette semaine, où plus d’une cinquantaine de dignitaires étrangers – dont l’ex-président de la Confédération Joseph Deiss – feront le déplacement à Bangkok pour rendre un ultime hommage au souverain défunt, The Journey se distingue par la rareté de ses images d’archive, et l’aval officiel du Palais.

Mais il est loin d’être le seul à relater la légende de Rama IX. Une dizaine de beaux livres consacrés au monarque squattent les vitrines des rares librairies. Les journaux thaïlandais et anglophones sont remplis presque totalement par les photos des répétitions de la crémation royale qui occupera toute la journée de jeudi.

Le film a ses atouts

Et pourtant: le film, dont une première à Lausanne pourrait être organisée en décembre, avec ses images et le récit des retours en bateau des jeunes princes en Thaïlande en 1945-1946, fait la différence. Il montre un roi travailleur, éduqué à l’européenne, inquiet de l’éducation de ses propres enfants et donc de sa succession, aujourd’hui sujette à de nombreuses interrogations dans le pays. Un roi dont – le documentaire l’oublie, fait regrettable – l’adolescence se déroula dans une Suisse isolée, repliée sur elle-même, au milieu d’une Europe ravagée par la guerre.

Dans un pays où l’information est particulièrement contrôlée, et où rien ne peut être publié, ou presque, sur la famille royale sinon les habituelles hagiographies, The Journey a le mérite d’ouvrir une porte étroite: celle de l’autre vie du Roi défunt, loin de son royaume, mais qui façonna, sur les bords du Léman, le plus long règne de l’histoire du Siam.


En images


A lire

Le roi Bhumibol et la famille royale de Thaïlande à Lausanne. Lysandre Seraïdaris, Ed. Slatkine.

Un roi en Suisse. Olivier Grivat, Ed. Favre.

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