Proche-Orient

De Lausanne à Lausanne, «pour un Kurdistan indépendant»

Le sociologue turc Ismail Besikçi milite sans relâche en faveur du droit des Kurdes à l’autodétermination

Il a été pendant de longues années l’un des très rares intellectuels turcs à défendre les droits des Kurdes. Une position courageuse qu’il a payée par de lourdes peines de prison et par un bannissement durable des universités de son pays. Le sociologue Ismail Besikçi est de passage ces jours à Lausanne, où il a été invité à donner ce samedi une conférence sur la question kurde face aux guerres qui ensanglantent le Proche-Orient.

L’homme n’est pas du genre à prendre sa retraite. A 76 ans passés, il s’occupe toujours activement de la fondation qui porte son nom et poursuit son oeuvre. «Les temps ont bien changé, se réjouit-il. Un sujet comme l’identité kurde était autrefois tabou et ceux qui osaient l’aborder recevaient de lourdes sanctions pénales et administratives. Aujourd’hui, tout le monde peut en parler sans risque.»

Ce qui a favorisé cette évolution? «La lutte armée du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), répond sans hésiter Ismail Besikçi. Avec elle, il est devenu impossible de nier l’existence d’une minorité kurde en Turquie.» Et puis, continue le sociologue sans relater ses propres mérites, «des procès ont permis à des intellectuels de défendre la vérité et les sciences sociales ont établi les faits de manière indiscutable».

La liberté d’expression s’est grandement améliorée dans son pays mais cette évolution ne changerait rien sur le fond. Pour Ismail Besikçi, le pays kurde doit devenir indépendant. A cela différentes raisons. La première est pratique. «L’autogestion est la condition de la prospérité, affirme le chercheur. Si les régions kurdes sont aujourd’hui sous-développées en Turquie, ce n’est pas qu’elles manquent de ressources, c’est parce que telle a été la volonté d’Ankara. Si elles veulent mieux s’en sortir, elles doivent être gérées par leurs habitants.»

La seconde raison relève de la dignité. «L’absence d’un Etat est psychologiquement nocif, continue le sociologue. Mettez-vous à la place des Kurdes condamnés à vivre sous domination étrangère alors qu’ils sont des dizaines de millions! Comment voulez-vous qu’ils se considèrent, quand des micro-Etats comme Andorre, Saint-Marin ou le Liechtenstein, qui comptent quelques dizaines de milliers d’habitants, ont droit à l’existence?»

Ismail Besikçi dénonce l’attitude de la communauté internationale, qui, à l’entendre, serait «anti-kurde». Il en veut pour preuve l’absence de réactions suscitées dans les années 1980 par le massacre à l’arme chimique de la population kurde d’Halabja, en Irak. «Il s’agissait d’une attaque de type génocidaire, qui visait l’ensemble d’une population, femmes, enfants et vieillards compris. Or, aucune capitale occidentale ou arabe ne s’est indignée. Les seules protestations ont émané de… Tel Aviv.»

Le chercheur veut croire que la communauté internationale est aujourd’hui mieux disposée. «Les Kurdes ont été les seuls à combattre Daech (l’Etat islamique) de manière décisive, argumente-t-il. Ils sont désormais perçus de manière beaucoup plus positive par un certain nombre d’Etats.» Des Etats qui pourraient miser davantage sur eux et moins craindre de froisser les pays qui se partagent leurs terres, la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie.

Un siècle après le traité de Lausanne, qui a refusé tout Etat aux Kurdes, la perspective d’une première terre kurde indépendante se profile aujourd’hui dans le nord de l’Irak. Ce projet se réalisera-t-il? Ismail Besikçi le pense. Il considère même que grâce à ses ressources énergétiques le futur pays pourra exercer une certaine influence et se convertir en modèle pour tous les Kurdes. C’est ce qu’il entend expliquer en tout cas ce samedi, dans la salle même du Palais de Rumine où le fameux accord a été signé.

«Conflits et paix au Moyen-Orient: quelles solutions démocratiques à la question kurde?», conférence d’Ismail Besikçi, samedi 13 février à 13h30, à l’aula du Palais de Rumine de Lausanne (3e étage).

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