«L’autonomie contre les tensions»
La Constitution irakienne autorise les provinces à gagner un haut degré d’autonomie. Pourtant, les sunnites n’en ont pas profité pour s’émanciper du pouvoir chiite de Bagdad. Explications de Jordi Tejel, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève.
Le Temps: La réduction des tensions communautaires ne passe-t-elle pas forcément par une décentralisation du pouvoir en Irak?
Jordi Tejel: On peut le penser, en effet. Les Etats-Unis ont d’ailleurs favorisé la décentralisation du pays, en encourageant l’inscription d’un droit à l’autonomie dans la nouvelle Constitution. Ils s’y sont décidés non seulement pour satisfaire les Kurdes, qui le voulaient absolument, mais aussi parce qu’ils considéraient qu’une telle évolution pouvait limiter, de manière générale, les tensions politiques. La lutte pour le pouvoir central a été une constante de l’histoire irakienne. Il était, dès lors, logique d’estimer que la dilution de l’autorité était susceptible d’atténuer les conflits.
– Qui a profité, jusqu’ici, de ce droit?
– Seuls les Kurdes l’ont utilisé à ce jour. Cette solution leur convenait parfaitement, puisqu’il y a dans leur cas superposition évidente d’une identité ethnique et d’un territoire. Ailleurs, les situations s’avèrent plus complexes. Les seuls autres Irakiens à y avoir sérieusement pensé sont les chiites de Bassorah, dans le sud du pays. Ils ont envisagé cette option pour des raisons économiques, parce qu’ils occupent une région particulièrement riche en pétrole et qu’ils pouvaient espérer mieux profiter de cette manne s’ils obtenaient une autonomie quelconque. Mais le projet n’a pas eu de suite.
– Et les sunnites, n’ont-ils pas été tentés?
– Au début, pas du tout. Lorsque la nouvelle Constitution a été élaborée, ils étaient même farouchement opposés à ce concept. La tradition politique arabe sunnite est très centralisatrice, comme en a témoigné par le passé le régime baassiste de Saddam Hussein. Mais les sunnites ont commencé à changer de point de vue sous l’influence de deux facteurs: l’amélioration de leurs relations avec les Kurdes, qui a conduit à une meilleure acceptation de l’idée d’autonomie; et la politique centralisatrice du premier ministre chiite Nouri al-Maliki, qui leur est devenue de plus en plus désagréable. Ils ont ainsi très mal vécu la persécution d’un de leurs plus hauts responsables, le vice-président irakien Tariq al-Hachemi, contraint aujourd’hui à l’exil, et le sort tragique réservé à ses gardes du corps, au lendemain du retrait des troupes américaines.
– Comment le chef du gouvernement justifie-t-il sa dérive?
– Comme d’autres dirigeants irakiens avant lui, Nouri al-Maliki a expliqué ses actes par l’insécurité et la nécessité d’instaurer un pouvoir fort pour restaurer le calme. Mais c’est là, bien entendu, un moyen de satisfaire ses immenses ambitions personnelles et celles de son parti.