Des images inédites, le témoignage d’une agente de police du Capitole blessée par des manifestants et celui d’un documentaliste britannique qui a eu accès aux Proud Boys, le tout retransmis en direct à la télévision pendant deux heures, en prime time: jeudi soir, les élus de la commission spéciale de la Chambre des représentants, qui enquête sur l’attaque du Capitole du 6 janvier 2021, ont déployé les grands moyens pour révéler leurs premières conclusions. Leur objectif: démontrer l’existence d’une campagne délibérée pour renverser le résultat de l’élection présidentielle de 2020 et maintenir Donald Trump au pouvoir.

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«Démocratie toujours en danger»

Tant le président de la commission, le démocrate Bennie Thompson, que la vice-présidente, la républicaine Liz Cheney, ont accablé Donald Trump. Bennie Thompson a évoqué une «tentative de coup d’Etat», affirmé que l’ex-président, «au cœur du complot», avait bien «encouragé» des manifestants, et averti: «Notre démocratie est toujours en danger. Le complot visant à contrer la volonté du peuple n’est pas terminé.»

Liz Cheney, qui a livré une chronologie minutieuse des événements, n’a pas non plus mâché ses mots. «Le président Trump a convoqué la foule, l’a rassemblée et a allumé la mèche de cette attaque», a-t-elle dénoncé. Elle s’est ensuite adressée aux républicains qui soutiennent Trump dans son obsession de contester sa défaite: «Un jour, Donald Trump ne sera plus là. Mais votre déshonneur demeurera.» «Comme Américains, nous avons tous un devoir: que ceci ne se reproduise plus», a-t-elle ajouté. Le président, Joe Biden, a pu en partie suivre les auditions à distance. Il n’avait pas hésité à qualifier l’attaque de «test de survie pour la démocratie américaine».

«Ils saignaient, crachaient du sang»

Un des moments forts de l’audition de jeudi soir a été le témoignage de Caroline Edwards, blessée par les émeutiers à deux reprises, alors qu’elle essayait de les repousser. Elle a même, à un moment, perdu connaissance. Très émue d’avoir été qualifiée de traîtresse ce jour-là, Caroline Edwards a notamment fait allusion à son collègue Brian Sicknick, qu’elle a vu «le visage blanc comme une feuille de papier». Brian Sicknick est décédé le lendemain de l’assaut, après deux accidents vasculaires cérébraux.

Quand Bennie Thompson demande à la policière quelles ont été les images les plus marquantes ce jour-là, elle se lance dans une description apocalyptique. «Il y avait des officiers par terre, ils saignaient, crachaient du sang… Je glissais sur le sang des gens. C’était un carnage, un chaos… Je n’arrive même pas à décrire ce que j’ai vu, je ne pensais jamais, comme agente de police, me retrouver un jour au cœur d’une bataille. Je ne suis pas entraînée au combat», a-t-elle commenté, le visage grave.

Le documentaliste britannique Nick Quested, qui filmait ce jour-là les Proud Boys, un groupe paramilitaire extrémiste, a également témoigné, mais de façon plus succincte. Il a notamment eu un accès privilégié à leur leader, Enrique Tarrio, et était aux premières loges pour observer le rôle du groupe dans l’assaut. Il dit avoir été choqué par la colère exprimée par ces individus.

Avant les élections de mi-mandat

Ces premières auditions publiques boudées par les chaînes de télévision conservatrices constituent un tournant majeur dans l’enquête sur l’attaque du Capitole. Cinq autres audiences du même type se dérouleront d’ici au 23 juin. Pour les élus de la commission – sept démocrates et deux républicains anti-Trump –, le temps presse. Ils veulent à tout prix boucler leur enquête avant les élections de mi-mandat de novembre («midterms»). Car les républicains ont averti: s’ils retrouvent une majorité au Congrès, l’enquête sera enterrée.

L’inflation et surtout la hausse du prix de l’essence préoccupent par ailleurs désormais bien davantage les Américains que l’attaque du Capitole, un défi supplémentaire pour les démocrates, pour lesquels imposer leur récit et surtout convaincre le public, preuves à l’appui, est crucial. Ils ont pour ce faire notamment diffusé des témoignages de manifestants qui regrettent d’avoir pris part aux violences et déclarent avoir été stimulés et encouragés par Trump.

Donald Trump, qui continue d’évoquer des «fraudes massives» et un «scrutin volé», dénonce une «chasse aux sorcières». Et pour la majorité des républicains, la commission est biaisée et illégitime. Or ce sont les élus républicains du Congrès qui ont précisément refusé d’établir une commission indépendante bipartite digne de ce nom.

Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux journalistes d’investigation à l’origine des révélations sur le scandale du Watergate, se sont exprimés sur CNN juste avant le début des auditions. Bob Woodward s’est dit particulièrement frappé par la pression exercée par Donald Trump sur son vice-président, Mike Pence, pour qu’il ne certifie pas la victoire de Joe Biden.

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Avant ces premières auditions diffusées à une heure de grande écoute, la commission avait déjà entendu près de 1000 témoins, consulté plus de 140 000 documents, dont des SMS, des e-mails et des extraits vidéo. Et envoyé une centaine d’assignations à témoigner. Donald Trump et son entourage n’ont cessé de multiplier les entraves pour tenter de ralentir ses travaux.

L’ex-président, blanchi de l’accusation d’«incitation à l’insurrection» lors d’un procès en destitution, est même allé jusqu’à la Cour suprême. Mais il a été débouté. Il s’opposait à ce que des documents de la Maison-Blanche sur la journée du 6 janvier 2021, conservés aux Archives nationales, soient transmis aux élus de la commission. Plusieurs membres de son entourage ont par ailleurs refusé de témoigner. C’est notamment le cas de Steve Bannon, son ex-bras droit.

Plus de 800 personnes arrêtées

Jeudi, plusieurs extraits d’audition ont été diffusés, dont celle de Bill Barr, ancien ministre de la Justice. Ce dernier affirme avoir clairement signifié à Donald Trump qu’il ne pensait pas que l’élection lui avait été volée et qu’il ne s’opposerait pas à la certification de la victoire de Joe Biden. C’est ce qui l’a poussé à démissionner. Un extrait de l’audition d’Ivanka Trump a également été diffusé. La fille de Donald Trump dit clairement avoir cru Bill Barr quand ce dernier déclarait qu’aucune preuve de fraude électorale n’avait été établie.

Des vidéos inédites montrent de nouvelles scènes de foules en colère attaquant le siège du Congrès américain, avec de clairs appels à «pendre» Mike Pence. On y voit également un supporter de Trump lire les tweets de l’ancien président à l’aide d’un mégaphone.

En parallèle aux travaux de la commission, le FBI a procédé à l’arrestation de plus de 800 personnes, dont des membres des Oath Keepers et des Proud Boys, d’anciens officiers de police, des vétérans de l’armée, le fils d’un juge de New York et un quintuple médaillé olympique de natation. Près de 300 individus ont plaidé coupables, souvent pour des faits mineurs. Mais Robert Scott Palmer, l’homme qui a agressé la police avec un extincteur et des planches, a par exemple été condamné à 5 ans de prison. Le «chaman de QAnon», Jake Angeli, a lui écopé de 41 mois derrière les barreaux.

La commission espère désormais que son enquête poussera le ministre de la Justice, Merrick Garland, à poursuivre des responsables politiques. Donald Trump aurait pu choisir de faire profil bas. Mais il a au contraire décidé, jeudi, de décrire une nouvelle fois ce qui s’est passé le 6 janvier 2021 comme le «plus grand mouvement de l’Histoire pour rendre à l’Amérique sa grandeur».

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