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L’avènement des princes rouges

Les fils des dignitaires du régime ont investi les principales sphères politiques et économiques du pays.Mais quand on atteint les sommets comme Bo Xilai, la chute peut être brutale

Bo Xilai était courtisé par les femmes et envié par ses pairs. Il convoitait les plus hautes sphères du pouvoir avec l’assurance de ceux à qui tout est dû de naissance. Le prince rouge est aujourd’hui tombé en disgrâce, détenu pour de «graves violations» de la discipline du Parti communiste chinois (PCC). Corruption, espionnage, trahison, le scandale politique jette un jour cru sur les mœurs de cette caste de privilégiés dont Bo Xilai est la caricature.

Les descendants des dignitaires du PCC, ces «fils de prince», ont investi les sphères politiques et économiques du pays, fréquentent les mêmes écoles d’élite, se marient entre eux et comptent parmi les plus grosses fortunes d’Asie. On estime que les taizi représentent près d’un tiers de la classe politique chinoise. Et, cet automne, lors du prochain congrès du Parti, l’un d’entre eux, Xi Jinping, fils du héros communiste Xi Zhongxun, deviendra président.

Ce n’est pas seulement son charisme qui a permis à Bo Xilai de grimper les échelons du Parti communiste, mais, comme pour la plupart des politiciens chinois, son guanxi, ou réseau. Et, de ce côté, difficile de rivaliser avec celui dont Bo Xilai a hérité de son père. Bo Yibo, révolutionnaire de la première heure, lui a permis d’accéder au poste de maire de la ville stratégique de Dalian. De là, le jeune cadre est devenu gouverneur de la province du Liaoning, avant d’obtenir un portefeuille ministériel en 2004. Sa femme, Gu Kailai, fille d’un commandant de l’armée populaire de libération, l’a amené à tisser des liens avec la puissante armée chinoise.

Le vieux Bo était l’un des «huit immortels», la vieille garde dirigeante du PCC dominée par Deng Xiaoping qui a conduit la Chine vers les réformes économiques dès 1978. Ce sont eux, les architectes du modèle de Pékin, qui allie marché et autoritarisme. Eux aussi qui ont écrasé les rassemblements étudiants pro-démocratie de la place Tiananmen en 1989, réduisant au silence les éléments réformistes du Parti.

Les huit immortels tiraient leur légitimité révolutionnaire de leur participation à la Longue Marche, le périple entamé en 1934 par l’armée du Parti communiste pour fuir les troupes nationalistes du Kuomintang, pendant la guerre civile chinoise. Ils ont tous subi les purges de Mao Tsé-toung pendant la Révolution culturelle, les prisons, la torture, les humiliations, avant de renaître sous l’ère de Deng Xiaoping.

Ces vétérans du régime communiste ont continué à influencer les actions du Parti bien après qu’ils se furent retirés des affaires politiques. Vieillissant, craignant de perdre leur influence et que la Chine change de couleur, ils ont forgé un système sur mesure pour s’assurer que leurs descendants tiendraient les rênes du parti unique. C’est ainsi que ceux qui ont lutté sous Mao pour l’abolition des classes ont donné naissance à une puissante aristocratie communiste, qui transmet ses pouvoirs de père en fils.

Si les vieux combattants maîtrisaient les rouages de l’idéologie maoïste, ils n’entendaient rien à l’administration d’un Etat tentaculaire comme celui de la Chine. «Pour mener à bien leurs réformes économiques, ils se sont appuyés sur leurs fils, éduqués entre-temps dans les meilleures universités du pays», explique Agnès Andrésy, auteure d’un livre sur les princes rouges *.

Lors de la conférence nationale sur l’éducation en 1978, Deng Xiaoping déclarait que la Chine devait former «une vaste armée d’intellectuels à la fois rouges et experts». Trois décennies plus tard, la plupart des élèves des «écoles de la noblesse» chinoises, celles qui mènent aux plus hautes fonctions dans le privé comme dans le public, sont des enfants de hauts dignitaires.

Un des principaux laboratoires de ces futurs technocrates est l’Université technique et scientifique Qinghua de Pékin, qui figure chaque année aux premiers rangs dans les classements des meilleures institutions internationales. Le directeur de la banque centrale, Zhou Xiaochuan, fils du combattant Zhou Jiannan, est passé par Qinghua, tout comme l’actuel président Hu Jintao – qui n’est pas un fils de prince – et le probable futur président, Xi Jinping.

En sortant de ces écoles de cadres, les jeunes diplômés sont en première ligne pour accéder aux postes de mishu, secrétaires particuliers des hauts dignitaires du Parti communiste, qu’ils utilisent comme tremplin pour se hisser à la tête du Parti. C’est ainsi que de nombreux «fils de» ont entamé leur carrière. Bo Xilai, fraîchement diplômé de la prestigieuse Université de Pékin et de l’Académie des sciences sociales, a pu observer les rouages de l’appareil communiste en devenant commis au Bureau central du Parti.

«Les dirigeants font confiance aux fils de princes, car ils sont nés dans le système et en connaissent les secrets, relève Jean-Pierre Cabestan, professeur à l’Université baptiste de Hongkong. Ils sont plus disposés à protéger le parti unique et à perpétuer sa domination, car ils font partie de son épopée.»

En 2007, Bo Xilai, alors ministre du Commerce, espère accéder au comité permanent du Bureau politique, le cœur du pouvoir dirigé par les «neuf empereurs», mais au lieu de cela, il sera nommé à la tête de Chongqing, dans la province de l’ouest du Sichuan, loin de Pékin. Avait-il perdu l’aura de son père, mort cette année-là? Quoi qu’il en soit, plutôt que de se faire oublier, il est parvenu à devenir extrêmement populaire en décimant les mafias locales et ravivant l’esprit de Mao Tsé-toung dans la mégapole de l’ouest par de vastes campagnes de propagande rouge.

Pendant qu’il remettait au goût du jour les anciens chants révolutionnaires, envoyait des cadres et des étudiants travailler dans la campagne et prônait une société égalitaire, sa famille accumulait une fortune, près de 150 millions de francs suisses, estime-t-on, en créant des sociétés offshore sous des noms d’emprunt. Officiellement, le salaire de fonctionnaire de Bo Xilai s’élève à environ 18 000 francs. Mais cette somme ne suffirait pas à couvrir les frais d’une seule année dans les prestigieuses écoles que son fils a fréquentées en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Sans compter que Bo Guagua, 24 ans, est connu pour son goût de la fête, du luxe et des belles voitures.

La famille Bo est emblématique des liens inextricables entre le pouvoir et les milieux économiques et militaires qui caractérisent la Chine post-maoïste. Son frère Bo Xiyong était le vice-président, sous le pseudonyme de Li Xueming, de China Everbright International, qui fait partie du Groupe Ever­bright, un conglomérat étatique chinois. Il a démissionné de son poste en avril, suite au scandale qui éclabousse les siens. Il fait aussi partie de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), une assemblée consultative du gouvernement.

Ses deux belles-sœurs ont fait fortune dans l’immobilier et la publication. Elles détiennent des parts dans la TungKong Security Printing Company, qui possède des contrats avec quelques-unes des plus riches entreprises étatiques du pays, dont la banque centrale.

«Le pays est littéralement la propriété du cercle social restreint des princes rouges», estime Jean-Luc Domenach, directeur de recherche à Sciences Po Paris. Pour le sinologue, c’est ce qui explique que la Chine ait pu changer sans changer, en passant d’un système communiste totalitaire tenu par Mao et son entourage à un système capitaliste autoritaire, possédé par les enfants. «Ce qui ne change pas, c’est la continuité du Parti.»

C’est un fils de prince qui dicte la politique monétaire du pays. Zhou Xiaochuan a d’abord occupé le poste de directeur général de la Bank of China de 1991 à 1995, puis il est devenu chef de l’administration des changes, président de la Banque de reconstruction et président de la Commission de régulation boursière. En 2009, le magazine Forbes le classait onzième personnalité la plus puissante de la planète.

Le grand maître de la bourse chinoise fait lui aussi partie de la nomenklatura communiste. Wang Qishan, vice-premier ministre en charge de la finance, partenaire du dialogue stratégique économique avec les Etats-Unis, devrait accéder l’automne prochain à un poste clé au sein du Parti. Il doit son évolution dans les plus hautes sphères du pouvoir à son union avec Yao Mingshan, fille de l’ancien révolutionnaire Yao Yiling.

Mais la chute promet d’être vertigineuse pour ceux qui ont atteint les sommets. Bo Xilai voulait façonner une municipalité de 32 millions d’âmes à son image et diriger la Chine. Aujourd’hui, son épouse est accusée du meurtre d’un homme d’affaires britannique qui l’aurait aidée à blanchir de l’argent à l’étranger. Son fils, étudiant à Harvard, aurait demandé l’asile politique aux Etats-Unis.

Pour Jean-Luc Domenach, l’enquête pour corruption, les allégations d’espionnage de ses camarades, même les accusations de meurtre contre sa femme ne sont que des prétextes. La vraie erreur de Bo Xilai est d’avoir provoqué la jalousie de ses pairs. «Il était trop brillant et trop ambitieux. En Chine, quand un politicien tombe, c’est qu’il a perdu.»

* «Princes rouges: les nouveaux puissants de Chine», Ed. L’Harmattan, 2004.

Le grand maître de la bourse chinoise fait lui aussi partie de la nomenklatura communiste

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