Syrie

L'avion russe qui dévoile le dessous des cartes

Un chasseur-bombardier russe a été abattu par les forces turques, qui l’accusaient de violer l’espace aérien national. L’épisode éloigne les espoirs d’un rapprochement international sur le dossier syrien

Un «coup dans le dos» dans la lutte contre le terrorisme, comme le clame le président Vladimir Poutine? Ou le sursaut d’une puissance régionale qui veille sur ses intérêts et ne veut pas s’en laisser compter? En abattant mardi un chasseur-bombardier russe, la Turquie a fait grimper encore davantage la fièvre qui entoure le conflit en Syrie. C’est la première fois qu’un Etat membre de l’OTAN abat de la sorte un appareil russe. Surtout, cet incident semble éloigner une fois de plus les timides espoirs d’un rapprochement internationale au sujet de la Syrie.

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Quelle explication?

S’il a bien survolé l’espace aérien turc, le Sukhoï Su-24 russe ne l’a fait que quelques secondes, comme semblent l’indiquer les relevés des radars turcs eux-mêmes et comme le confirment les Américains. Certes, Ankara avait durci à l’extrême ses «règles d’engagement» et n’avait pas manqué de le faire savoir à la Russie dès que Moscou s’était mis à accumuler ses troupes dans le nord de la Syrie. Mais l’appareil russe était en voie de quitter l’espace turc pour s’enfoncer en Syrie lorsqu’il a été touché. Difficile pour la Turquie, dans ses conditions, de revendiquer un cas de légitime défense pour justifier son acte.

De fait, voilà une bonne semaine que l’aviation russe avait intensifié ses bombardements contre des villages turkmènes situés dans le nord-ouest de la Syrie, à proximité de la frontière turque. Discriminés en Syrie, les Turkmènes, qui sont entre 2 et 3 millions, n’ont pas tardé à prendre les armes contre l’armée loyale à Bachar el-Assad, dès le début de la guerre syrienne. Les bombardements de la Russie – qui a une interprétation très large de ce que représentent des «terroristes» dans le pays – ont été durement ressentis ici. Quelques 2000 villageois, appartenant à cette minorité turcophone, ont traversé la frontière ces derniers jours pour se réfugier en Turquie. A tel point que, la semaine dernière, les autorités d’Ankara avaient convoqué l’ambassadeur russe en Turquie pour lui faire part de leur colère. «Nous condamnons avec force ces attaques barbares», avait tonné le premier ministre turc Ahmet Davutoglu. Les Russes, «ne sont pas en train de lutter contre le terrorisme», affirmait-il encore, en promettant de «sérieuses conséquences».

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Que cherche la Russie?

De toute évidence, ce ne sont pas des positions de l’État islamique (EI, ou Daech selon l’acronyme arabe) que visaient dans la région les avions de chasse russes. Les premiers combattants de Daech se trouvent à quelque 150 kilomètres de là. Situé non loin de Lattaquié – qui est avec Damas le principal «fief» des alaouites dont est issu le clan Assad – ce territoire fait pourtant partie des tout premiers objectifs dessinés par les stratèges russes. L’objectif? «sécuriser» les place fortes de l’armée syrienne pour lui permettre de respirer. En somme, peu importe l’ennemi: il s’agit de faire place nette afin d’éviter que les blindés de l’armée syrienne soient à portée de canon. Aux côtés des brigades turkmènes, l’Armée syrienne libre, à laquelle ces brigades sont officiellement rattachées, maintient une forte présence dans la région. Mais aussi divers groupements djihadistes, au premier rang desquels la branche syrienne d’Al Qaïda, le Front Al-Nosra. Il y a peu, un commandant d’Al Nosra lançait ainsi un appel aux Turkmènes pour les inciter à venir en aide à «leurs frères» islamistes. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, de violentes batailles font également rage sur le terrain, opposant ces diverses factions à l’armée syrienne, épaulée notamment par le Hezbollah chiite libanais.

Quelles conséquences pour la coalition?

Alors que les diverses puissances font mine de vouloir rapprocher leurs positions afin de réunir une large coalition contre Daech, cet épisode dévoile combien la réalité sur le terrain est autrement plus embrouillée. Ni les attentats de Paris ni les discussions diplomatiques menées à Vienne n’y peuvent rien: de tous côtés, les armements affluent pour faire face au changement de donne que représente l’entrée en guerre massive de la Russie. Ainsi, après le Sukhoï Su-24, c’est un hélicoptère russe qui aurait été abattu dans la même région, cette fois par les rebelles syriens. L’arme utilisée: un missile Tow, ces missiles anti-char dont l’Arabie saoudite expliquait il y a deux semaines en avoir délivré au moins 500 à l’Armée syrienne libre. Depuis lors, des dizaines de blindés syriens auraient été détruits par les rebelles grâce à ces armes. Ce qui, à son tour, expliquerait l’insistance russe à en finir avec les poches de résistance proches de Lattaquié, quitte pour cela à venir chatouiller l’amour-propre de la Turquie.

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