Le Temps: Que devrait faire l'Arménie pour briser son isolement?

Filip Noubel: Régler la question du Karabakh, évidemment! Mais, avant d'y parvenir, l'Arménie doit améliorer ses relations avec la Turquie, de manière que la frontière entre les deux pays soit rouverte. Or, il y a des signes assez positifs qui vont dans ce sens. La semaine dernière, le ministère arménien des Affaires étrangères a ainsi annoncé que la reconnaissance du génocide ne serait pas une de ses priorités pour l'année prochaine. C'est un changement remarquable, puisque l'année prochaine marquera le 90e anniversaire de ce drame.

– Face à cet isolement, quels sont les atouts que l'Arménie peut faire valoir?

– Ses deux seuls vrais atouts sont ses relations – excellentes – avec l'Iran et – bonnes – avec la Russie. Sans oublier le rôle joué par la diaspora, sans laquelle l'Arménie s'écroulerait.

– Comment se fait-il qu'en dépit du cessez-le-feu de 1994 il y ait encore des morts au Karabakh?

– La situation est très fragile sur la ligne de front où une vingtaine de personnes ont été tuées depuis le début de l'année. Ce qui est remarquable dans ce conflit, c'est qu'il n'y a aucune présence internationale entre les belligérants, à part des observateurs de l'OSCE qui visitent de temps à autre la région. Azéris et Arméniens sont au contact, sans personne entre eux.

– Que manque-t-il pour un règlement?

– D'abord, la volonté politique. Ni le président arménien, Robert Kotcharian, ni son homologue azéri, Ilham Aliev, ne veulent résoudre ce conflit, car cela remettrait en cause leur propre pouvoir. Par ailleurs, la communauté internationale n'est pas très bien vue. Du côté azéri, qui n'en a pas, on craint la puissance du lobby arménien, très actif aux Etats-Unis, en Russie et en France, ce qui fait douter de la neutralité de ces pays.

– Sur le plan intérieur, l'image des partis politiques est désastreuse. Quelle image donner de la démocratie arménienne?

– Elle est plutôt déprimante. Comme dans toutes les sociétés post-soviétiques, il y a un désintérêt énorme pour la politique, une immense apathie. Résultat, les gens pensent que l'élite qui est au pouvoir ne lâchera jamais prise, que l'opposition est aussi corrompue que l'équipe Kotcharian et que son retour ne changerait rien. En résumé, citant un dicton russe, les Arméniens se disent: «Mieux vaut avoir au pouvoir un loup qui a mangé à sa faim plutôt que d'y mettre un loup affamé.»

– Que peut-on dire des protestations d'avril dernier?

– Elles se sont limitées à Erevan. C'était une combinaison de ras-le-bol populaire et de contestation de l'opposition, essentiellement formée de retraités nostalgiques de l'ère soviétique. Elles ont été vite réprimées par la police. Il faut dire que la «révolution des roses» en Géorgie a fait peur au pouvoir, qui a renforcé son contrôle sur la société (presse, université. etc.). De toute façon, les gens sont découragés. Ils ne rêvent que d'une chose: quitter le pays.