Le Temps: Quand la culture du coton a- t-elle commencé en Asie centrale?

David Lewis: Au XIXe siècle sous les tsars, pour remplacer le coton américain dont les exportations avaient cessé durant la guerre de Sécession. Elle s'est considérablement intensifiée durant la période soviétique avec les exigences du Plan.

– La structure de production d'aujourd'hui est-elle vraiment restée soviétique?

– Absolument. En Ouzbékistan et au Tadjikistan, même si les noms ont changé, vous avez toujours le système des fermes collectives pour lesquelles travaillent les paysans, qui ne sont pas propriétaires des terres qu'ils cultivent.

– Cette région est-elle faite pour la culture du coton, ou est-ce absurde et anti-écologique d'y cultiver une plante qui demande beaucoup d'eau?

– Ce n'est pas totalement absurde, le climat est très bon, mais, aujourd'hui, la grande question est que la structure de production implique le maintien de centaines de milliers de personnes dans une forme d'oppression inadmissible. L'absence d'entreprise privée et de responsabilisation des gens conduit aussi à négliger les questions écologiques. Dès lors, si rien ne change, on va à long terme vers une dégradation définitive des terres agricoles.

– A part la classe dirigeante locale, qui profite de la monoculture du coton?

– La plus grande partie de la production de coton est vendue aux grandes compagnies occidentales, dont la suisse Paul Reinhart AG de Winterthour, la britannique Cargill ou l'américaine Dunavant. D'autres grandes sociétés multinationales sont également impliquées dans la filière du coton en Asie centrale, comme Credit Suisse First Boston.

– Que peuvent faire les consommateurs pour aider à améliorer la situation?

– Ils peuvent demander aux fabricants de vêtements de dire si leurs produits sont à base de coton d'Asie centrale, d'expliquer dans quelles conditions ce coton est produit. Ils peuvent aussi purement et simplement refuser d'acheter les produits fabriqués à partir de ce coton.

– Le danger islamique est-il réel?

– Bien que les mouvements islamiques aient peu de soutien, les idées radicales sont en passe de devenir une alternative pour certains jeunes qui n'ont aucunes perspectives d'avenir. La combinaison répression, autoritarisme, manque d'opportunités économiques contribue au développement de ces mouvements clandestins. La monoculture du coton alimente ce mécontentent, et la propagande islamiste est très efficace auprès des populations contraintes de se déplacer à la recherche de travail.