Il n’a rien du professeur de droit traditionnel. A 59 ans, Lawrence Lessig, qui a grandi dans la partie la plus conservatrice de Pennsylvanie, reste un personnage haut en couleur aux Etats-Unis. Décrit par le magazine The New Yorker comme le «penseur le plus percutant de l’ère internet en matière de propriété intellectuelle», ce professeur d’Harvard, qui a même eu droit à son propre personnage dans la série West Wing, n’a cessé de tirer la sonnette d’alarme sur les dérives de la démocratie américaine.

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Ses nombreux livres rendent compte de cette profonde inquiétude: They Don’t Represent US: Reclaiming Our Democracy, ou encore America Compromised voire Republic, Lost. Pour que son message soit plus audible, il a même lancé, en 2016, une candidature «référendum» pour la présidence des Etats-Unis du côté des démocrates. Le Temps a parlé à cet intellectuel de haut vol.

Comment vivez-vous cette présidentielle 2020, dont le résultat va susciter de nombreuses contestations?

Le moment que nous vivons, c’est soit le calme avant la tempête, soit la fin d’un chapitre très préoccupant. Lors des semaines avant l’élection, l’équipe de campagne de Donald Trump a laissé entendre qu’elle pourrait demander aux parlements locaux (des Etats) de rejeter le vote des citoyens américains et nommer eux-mêmes les grands électeurs. C’était une perspective terrifiante de déni de démocratie. Notre système électoral est fragile et mal conçu.

Mais du moment que chaque parti agit de bonne foi, il fonctionne. Quand un parti décide de se départir de la bonne foi, cela devient très compliqué. Pour l’heure, les requêtes faites par les républicains pour le comptage des votes ne portent pas à conséquence. Mais s’ils décident soudain d’intensifier le combat et de nommer des grands électeurs en Arizona ou Géorgie (que Biden devrait remporter), nous aurons un vrai problème.

Au vu de l’hystérie politique autour de Donald Trump, Joe Biden n’est-il pas finalement la bonne personne, au bon moment, au bon endroit?

Ce n’était pas mon premier choix lors des primaires. Mais à partir de cet été, j’étais soulagé de voir qu’il était notre candidat. Si cela avait été Elizabeth Warren ou Bernie Sanders, il aurait été plus compliqué pour le parti de rejeter les accusations absurdes du camp Trump selon lesquelles les démocrates au pouvoir, c’est l’arrivée du socialisme à la Maison-Blanche. Joe Biden, modéré, a déjà de la peine à obtenir les 270 grands électeurs nécessaires. Avec un candidat plus à gauche, nous n’y serions pas parvenus.

Biden, le parfait antidote à Trump?

Oui, c’est le parfait antidote au caractère vicieux et à l’ignorance de Trump. Je pense d’ailleurs que les imperfections de Biden renforcent l’intégrité de sa candidature. Ses difficultés liées au bégaiement, sa difficulté à exprimer exactement ce qu’il veut dire le rendent moins lisse, plus humain, plus accessible à bon nombre de citoyens.

Les inégalités socio-économiques sont gigantesques aux Etats-Unis et sapent la démocratie. Que faire?

Loin de moi la volonté de minimiser l’importance des inégalités socio-économiques. Mais ce qui est absolument prioritaire, c’est de se débarrasser des inégalités politiques. Je m’explique. Les inégalités politiques engendrent les inégalités économiques. Elles permettent aux groupes de pression et grandes entreprises défendant des intérêts particuliers de pousser le Congrès à adopter des lois qui empêchent certaines catégories de la population de bénéficier d’une prospérité économique. Dans les années 1990 et 2000, nombre de changements législatifs ont eu un grave impact sur les moins bien lotis et ont pu être adoptés grâce à des lobbies qui ont déversé d’énormes sommes d’argent sur le Congrès.

La mort de plusieurs Afro-Américains brutalisés par la police a réveillé les vieux démons de l’Amérique. Votre regard sur les questions raciales?

La question raciale est le problème numéro un de l’Amérique. Quand les Européens s’interrogent sur la fragilité du filet social américain, mon explication se résume à deux mots: la race. La réticence à soutenir le développement d’un filet social digne de ce nom provient en grande partie de la peur de transferts interraciaux. Ni plus ni moins. Je crois profondément que le pays doit procéder à une vraie introspection sur ce qu’il est vraiment.

Mais les Américains sont très ignorants de l’histoire du racisme aux Etats-Unis. L’Amérique, c’est un peu comme le Japon qui s’est évertué à cacher ses actions durant la Seconde Guerre mondiale, notamment en Chine. Nombre d’Américains ont le sentiment que le racisme s’est arrêté avec l’arrêt de la Cour suprême Brown vs Board of Education qui rejetait la notion «séparé, mais égal». Ils pensent que si les Noirs ne sont pas égaux, c’est désormais de leur faute.

Or pendant des décennies, le gouvernement fédéral a pratiqué la discrimination systématique envers eux. Van Jones, un ex-haut responsable de l’administration Obama, l’a très bien dit sur CNN: le pays a perdu une victoire morale en ne répudiant pas Trump et ce qu’il représente. Le soutien massif à Trump (69 millions d’électeurs) fut une insulte à tous les Afro-Américains.

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Les médias ont, selon vous, une responsabilité dans la forte division de l’Amérique…

Des médias tribaux et partisans altèrent la capacité de la nation à aborder des problèmes nationaux fondamentaux. Nous faisons face à une pandémie qui menace des millions d’Américains, qui en a tué déjà plus d’un quart de million et les médias continuent de voir le problème selon un biais partisan. On en paie le prix. Les chaînes câblées et les médias sociaux donnent à leur public ce qu’il veut, quitte à restreindre sa vision du monde. C’est un peu comme l’industrie alimentaire qui nous donne à manger ce que nous souhaitons. Pas étonnant que, depuis les années 1960, nous soyons en surpoids et en moins bonne santé. Une démocratie nourrie par Facebook n’est pas saine. Et une démocratie qui perd sa capacité de convaincre, à quoi sert-elle?

Vous êtes très critique envers la culture «corporate» de l’Amérique…

Le monde des affaires profite du fait que nos institutions et gouvernements sont cassés. Si le démocrate Joe Biden est élu, que le Sénat reste en mains républicaines et la Chambre des représentants en mains démocrates, rien ne sera fait. Cette perspective, sombre pourtant, a permis à la bourse de s’envoler mercredi. Le «corporate America» se rend compte qu’avec un gouvernement totalement divisé, le secteur privé peut continuer à faire ce qu’il veut.

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Au départ, et c’était la seule chose positive dans la candidature de Trump, ce dernier a lancé qu’il fallait «assécher le marais» de Washington, combattre la corruption et les énormes sommes d’argent investies dans la politique. L’argument a eu de l’écho chez les républicains. Il y avait quelque chose de révolutionnaire dans son slogan. Le problème, c’est que Trump n’a jamais eu l’intention d’assécher le marais. Il voulait simplement profiter de la présidence pour ses gains financiers personnels et ceux de sa famille.

Au début de votre carrière, vous avez été greffier du défunt juge ultra-conservateur de la Cour suprême Antonin Scalia. Quels souvenirs en gardez-vous?

Il était très chaleureux et amical et avait un caractère bien trempé. C’était parfois un «bully». Il recrutait systématiquement au moins un greffier progressiste. C’était moi. Mais à la fin de sa carrière, il a arrêté cette pratique. Le juge Scalia a toutefois fortement marqué la Cour suprême. Avant lui, l’approche originaliste de la Constitution n’était qu’une vague idée. Avec lui, elle est devenue centrale. Enfin, l’amitié qu’il a entretenue avec la défunte juge progressiste Ruth Bader Ginsburg devrait nous éclairer. Aujourd’hui, le fait de tolérer quelqu’un de l’autre bord politique est perçu comme une manière de compromettre ses propres valeurs. C’est insensé.

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On dit qu’avec la nouvelle juge Amy Coney Barrett, la Cour suprême va profondément transformer la société américaine…

J’espère que les juges de la Cour suprême deviendront moins incontournables dans le processus politique américain. La gauche a répété une erreur au cours des cinquante dernières années. Son objectif a toujours été d’obtenir au moins cinq voix sur neuf. Or elle devrait plutôt dépenser son énergie à persuader le peuple américain de ses idées. Avec six juges très conservateurs, les progressistes ne vont pas engranger beaucoup de victoires, et pour longtemps.

La Cour suprême va-t-elle rendre la société américaine plus conservatrice?

Je suis persuadé qu’il y a assez de juges actuellement pour juger le mariage gay inconstitutionnel. Ce serait une petite révolution. Mais aussi pour abroger l’arrêt Roe v. Wade qui légalise l’avortement à l’échelon fédéral alors que le pays pourrait toujours penser que toute femme doit avoir le droit d’interrompre sa grossesse. Les juges conservateurs peuvent aussi mettre fin à l’Affordable Care Act, la réforme de la santé d’Obama. Ce serait priver plus de 20 millions d’Américains de couverture médicale et bien plus encore s’ils ont des maladies préexistantes. Mais ce serait une approche peu réfléchie susceptible de saper la stature de la cour à long terme. Il faudrait une force modératrice en son sein. Mais on n’a pas beaucoup vu de signaux indiquant qu’une telle force est à l’œuvre.

Vous avez été candidat à l’investiture démocrate pour la présidentielle 2016. C’était une candidature «référendum». Qu’en avez-vous retenu?

Si j’avais pu accéder aux débats des primaires, j’aurais eu une extraordinaire plateforme pour marteler la nécessité de profondes réformes. J’ai été maintenu à l’écart par le parti. C’est dommage. Même Hillary Clinton aurait pu en bénéficier, car les citoyens souhaitent de vraies réformes. Pour rétablir la confiance avec les politiciens, il est impératif de combattre la corruption qui s’articule au travers de lobbies.

L’élection présidentielle se joue toujours dans une dizaine d’Etats pivots. Beaucoup de citoyens se sentent laissés de côté. Le collège électoral ne devrait-il pas être aboli?

Présenter la chose comme un choix entre abolir ou maintenir le collège électoral ne va mener nulle part. C’est trop polarisant. Mais il y a deux pistes pour réformer le système. Comme cela a été voté ces jours dans le Colorado, les citoyens ont jugé nécessaire que leur vote alimente le vote populaire national plutôt que le vote pour les grands électeurs du Colorado (à l'avenir, l'idée est de contraindre les grands électeurs à voter pour le candidat ayant gagné le vote populaire national, ndlr).

Par ailleurs, il vaudrait la peine d’allouer les grands électeurs non pas en vertu d’un système majoritaire, mais d’un système proportionnel. Cela permettrait à quelque 40 Etats de se sentir vraiment concernés par l’élection. Comment justifier un système qui délègue l’élection du président à une dizaine d’Etats clés et non à tout le pays? D’un point de vue démocratique, c’est injustifiable.

Vous êtes membre de l’Académie américaine des arts et des sciences. Sous Trump, la science a été méprisée…

Le côté autoritaire de l’administration Trump envers la science est préoccupant. L’idée qu’un scientifique, en pleine pandémie, ne résiste pas aux inepties du président et puisse céder au pouvoir politique est contraire à la notion de société libre. En Nouvelle-Zélande, les politiciens ont dit qu’ils étaient politiciens et ne prétendaient pas être des scientifiques. Qu’un scientifique n’élève pas la voix quand Trump propose d’avaler du détergent pour guérir du Covid-19 est terrifiant.

Si Trump devait siéger quatre ans de plus au Bureau ovale, nous risquerions d’avoir un système de type soviétique où les scientifiques ont peur de dire la vérité. Avec Biden à la Maison-Blanche, la donne va changer. Son équipe aura certainement une approche très différente, technocratique et respectueuse de la science.

Socialement, le trumpisme déchire certaines amitiés, des familles. En faites-vous l’expérience?

Dans ma famille, ce n’est pas arrivé. Mes parents, désormais décédés, étaient des républicains conservateurs. Ils ont refusé de soutenir Trump, qu’ils détestaient. Personne dans ma famille ne l’a soutenu.

En revanche, au Edmond J. Safra Center for Ethics pour lequel je travaillais, j’ai découvert par hasard sur Facebook le post d’un ami et responsable administratif qui expliquait pourquoi il allait voter pour Trump. Ce fut un choc, comme serait celui de découvrir que sa femme est une meurtrière à la hache. Cela montre les dégâts du modèle politique poursuivi par Trump, consistant à ne se soucier qu’à motiver sa base électorale et à dire que l’adversaire, c’est le diable. Si avoir du succès en politique signifie détruire la société, la politique a perdu toute raison d’être.