Nouvelles frontières

Les nouveaux hégémons

Dans quelques jours, Vladimir Poutine s’envolera pour Shanghai, la ville qui se rêve en New York du XXIe siècle. Sur les bords du Huangpu, il rencontrera pour la deuxième fois depuis le début de l’année le président Xi Jinping. Il y sera question de très gros contrats gaziers et pétroliers, d’investissements chinois dans l’immobilier et les infrastructures russes, d’achats d’armement russe de la dernière génération par l’Armée populaire de libération et de renforcement des échanges économiques. En fin de semaine, ce sommet sera parachevé par des exercices militaires communs en mer de Chine de l’Est, dans la région des îles Senkaku/Diaoyu, dont la souveraineté est revendiquée par le Japon et la Chine.

L’axe sino-russe qui se dessine va prendre une nouvelle dimension. Tout pousse ces deux géants dans les bras l’un de l’autre. La Russie, sous sanctions européennes et américaines pour ses manœuvres en Ukraine, doit d’urgence diversifier ses marchés d’exportation. La Chine, objet de manifestations de colère contre ses visées expansionnistes dans son pourtour maritime, doit sécuriser son approvisionnement énergétique. La défiance atavique entre les deux pays a cédé le pas à une admiration réciproque entre deux leaders qui partagent une vision commune de l’exercice du pouvoir, un même souci de gestion impériale de leur territoire et la même nécessité de penser un nouvel ordre international. Deux présidents persuadés de restaurer la grandeur passée de leur peuple, d’effacer les humiliations du XXe siècle et de renouer avec l’Histoire.

C’est un nouveau monde. Souvenons-nous. Il y a très exactement 25 ans, Mikhaïl Gorbatchev atterrissait à Pékin en pleine manifestation en faveur de la démocratie. Après 30 ans de gel diplomatique, les deux pays renouaient un dialogue, presque à reculons. Deng Xiaoping, jusqu’à sa mort, restera plus que méfiant envers son grand voisin du nord. Au moment d’accueillir le chef du Kremlin, le Petit Timonier invitera des navires de guerre américains à faire escale à Shanghai, histoire de rappeler où va sa préférence. Le 16 mai 1989, le dernier secrétaire général de l’URSS sera reçu au Palais du peuple par une porte dérobée pour éviter la foule qui squatte Tiananmen. Les étudiants plébiscitent la perestroïka et la glasnost. Il ne verra pas les futurs martyrs. Le régime communiste chinois était au bord du gouffre, le régime soviétique déliquescent. On pariait alors sur la disparition du premier et la réforme du second. Le PC chinois survivra par la violence, le PC soviétique s’effondrera de lui-même. La leçon a été retenue.

Aujourd’hui, à Moscou comme à Pékin, Mikhaïl Gorbatchev fait l’unanimité contre lui: ses réformes ont précipité le démembrement d’un empire, entraîné le déclassement de l’une des deux premières puissances mondiales, et jeté des millions de Russes dans l’indigence. Cette lecture – très partielle – nourrit un contre-discours sur l’autoritarisme indispensable à la conduite de vastes empires multiethniques. La démocratie et les libertés sont considérées comme les graines de la discorde et du chaos.

Depuis quelques années, la Russie et la Chine ont élaboré une doctrine pour asseoir leur rapprochement connue sous le nom de «Nouveau type de relations entre les grandes puissances». C’est la formule qui a été proposée l’an dernier à Barack Obama par Xi Jinping. Washington s’est montré jusqu’ici réticent à la reprendre à son compte. Et pour cause, elle est d’abord destinée à contourner la domination américaine dans le monde.

De quoi s’agit-il? En partie de principes que peuvent largement partager les Européens, par exemple: favoriser l’évolution vers un monde multipolaire, s’en remettre à l’ONU pour régler les conflits, promouvoir la coexistence pacifique. Mais il est aussi question d’introduire ou plutôt de réintroduire dans les relations internationales des notions telles que le respect des sphères d’influence des grandes puissances et la défense des intérêts vitaux d’une nation auxquels doit se subordonner l’idée par exemple des valeurs universelles. Cette pensée hégémonique trouve actuellement sa traduction en Ukraine et en mer de Chine du Sud.

Le PC chinois survivra par la violence, le PC soviétique s’effondrera de lui-même. La leçon a été retenue