Un soleil pâle flotte au-dessus de la vaste plaine formant un arc de cercle autour du Haut-Karabakh séparatiste. Une petite route bordée de champs mène au bourg azerbaïdjanais de Terter, pratiquement au pied des montages. Plusieurs postes de contrôle, tenus par des policiers et des militaires, en bloquent l’accès. Il faut montrer patte blanche, et suivant l’intensité des bombardements, on est éconduit. La veille, la météo indiquait: orage d’acier.

Aujourd’hui, les explosions sont lointaines. Dans le centre-ville de Terter, pas un chat. Les magasins sont fermés, hormis ceux dont la devanture béante a été dévastée par le souffle d’une explosion. A cet endroit, les bâtiments tiennent tous debout. Ici ou là, un toit crevé par un projectile tiré de derrière la montagne. La ville n’est pas aplatie, mais bien égratignée. On finit par trouver un peu de vie à l’ombre du bâtiment de l’administration locale. Un groupe d’hommes assis sur des bancs papote, à moins de quatre enjambées de l’escalier qui descend vers la cave accueillant les services municipaux vitaux.

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«Nous ne bougerons pas»

Tout au fond, on trouve le maire, vêtu d’un treillis. Un petit homme souriant sous sa moustache, que tout le monde connaît mais refusant quand même que son nom soit publié. Un militaire, bien sûr. Terter est un lieu stratégique, qui semble être le point de départ logique d’une offensive contre le Haut-Karabakh. D’où le barrage d’artillerie incessant sur tout le canton. Le militaire parle en chiffres: 14 morts civils, 52 blessés, 13 127 projectiles, population du canton: 114 000 habitants; 116 maisons totalement détruites.

Pour lui, il n’y a «aucun objectif militaire ici, mais c’était déjà pareil en 1991-1994, nous étions arrosés de bombes pour nous faire fuir et nous terroriser». Une source locale admet toutefois au Temps que l’artillerie azerbaïdjanaise est fort active dans les environs, ce qui ne justifie pas que les citadins soient bombardés. «Nous ne bougerons pas, sauf les femmes et les enfants», tonne le chef du district. Terter rime avec bunker: 44 000 m2 d’abris anti-bombes y ont été aménagés.

«Prendre l'adversaire en étau»

«La zone de front la plus statique est ici», explique Heidar Mirza, un expert militaire réputé. Il vient de passer plusieurs jours à Terter, et explique qu’il est particulièrement ardu de briser les défenses séparatistes ici. «La stratégie est de prendre l’adversaire en étau par le sud [une plaine] et par le nord. Le théâtre des opérations est favorable à l’adversaire, qui tient les hauteurs et a construit de très solides fortifications.»

Il fait référence à la célèbre «ligne Oganissian» construite par les Arméniens. «Cet avantage est terminé. La ligne de front est rompue à plusieurs endroits. Les forces arméniennes ont perdu l’avantage qu’elles possédaient au départ», poursuit cet expert tout sauf neutre, mais dont l’argumentaire est cohérent avec les développements du conflit.

Même si ce n’est pas à Terter que se joue l’issue du conflit, sa position centrale donne un point d’observation privilégié. «D’ici, je vois que nos hélicoptères et nos avions passent désormais avec impudence. C’est le signe que la défense antiaérienne adverse, qui était au départ un système centralisé interdisant tout l’espace aérien, a volé en morceaux.» Les drones turcs et israéliens ont rempli leur mission, ils fondent désormais sur l’artillerie, le ravitaillement et les groupes de soldats.

Un fort avantage numérique

Les pertes sont terribles: 772 militaires arméniens tués après vingt-quatre jours de combat. Plus de 6000 selon les estimations azerbaïdjanaises, qui intègrent les soldats incapacités. «Un chiffre à rapporter aux 80 000 de la population totale du Haut-Karabakh [145 000, selon les Arméniens]. Ce sont les ressources humaines qui manqueront en premier aux Arméniens», croit Heidar Mirza. «Ils font appel aux vétérans de la première guerre, des hommes de 45 à 60 ans qui souvent n’atteignent pas le front parce que leurs bus sont détruits en route.

Le plus crucial, c’est qu’ils ont perdu les officiers les plus importants, ceux qui assurent la défense antiaérienne et les ingénieurs sapeurs.» L’expert est moins précis sur les pertes azerbaïdjanaises, pour lui bien inférieures. Bakou ne publie que le chiffre des victimes civiles: 71 morts. Le pays possède un très fort avantage numérique (population de 10 millions) et un budget militaire trois fois plus élevé.

A prendre avec précaution

Chaque jour, le président Azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, annonce à la télévision les nouvelles bourgades prises par son armée. Vingt-quatre pour la seule journée de mardi. Des annonces à prendre avec précaution et dont la probité nécessite du temps pour être vérifiée. La reconquête de Zanguilan, au sud-ouest, presque à la frontière avec l’Arménie est confirmée par une photographie montrant les soldats posant au centre-ville.

Zanguilan ouvre deux axes permettant de couper la dernière route de ravitaillement reliant le Haut-Karabakh à l’Arménie. Depuis dix jours, les attaquants trouvent sur leurs chemins non plus des blindés de l’armée du Haut-Karabakh, mais des blindés venus en renfort d’Arménie, comme en témoignent leurs numéros d’identification, affirme l’expert, pour qui la messe est dite. «Cet arsenal restant suffit pour la défense, mais certainement pas pour des contre-offensives susceptibles de changer l’issue du conflit.»