A 78 ans, il a la réputation d'être le plus vieux guérillero du monde. Manuel Marulanda a en effet pris les armes la première fois en 1949. Aujourd'hui, grâce à sa prisonnière la plus célèbre, Ingrid Betancourt, il se retrouve au centre de l'agenda international, homme clé pour les présidents Chavez et Sarkozy qui veulent, pour des raisons différentes, obtenir la libération de l'ex-candidate à la présidence.

Après tant de décennies de clandestinité dans la jungle colombienne, Marulanda est évidemment entouré par un halo de mystère. Tout d'abord, il ne s'appelle pas officiellement Marulanda, mais Pedro Antonio Marin Marin. C'est en 1953 qu'il a décidé de prendre le nom de Manuel Marulanda, un syndicaliste communiste qui avait été assassiné sur ordre du gouvernement conservateur. A ce nom de lutte politique s'ajoute un surnom, Tirofijo, qu'on peut traduire par «en plein dans le mille», dû à sa grande habileté comme tireur.

Les armes, pour «survivre»

L'homme aux trois noms est né dans une famille de paysans progressistes, propriétaires de quelques terres. Adolescent, il avait l'habitude d'aller sur les marchés vendre fromages et douceurs produits dans la ferme de son père.

C'est l'assassinat en 1948 de Jorge Elicécer Gaitan, politicien de gauche et candidat à la présidentielle, qui a changé le cours de la vie de Marulanda. Avec une quinzaine d'autres jeunes, il prit les armes en 1949. Il expliquera vingt ans plus tard à son biographe Arturo Alape: «Ce fut pour moi la seule manière de survivre.» A la suite de l'assassinat de Gaitan, la Colombie fut déchirée pendant cinq ans par une guerre civile entre conservateurs et libéraux qui fit 200000 morts.

Après un baptême du feu difficile, Marulanda hésitait: allait-il rejoindre un groupe de guérilla déjà existant? Il choisit, avec une trentaine de camarades, de fonder le sien. Au début des années 60, il préféra cependant fusionner avec le mouvement armé du Parti communiste de Colombie. En 1964, les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) étaient nées: 7 détachements de 100 hommes, plus 400 paysans mal armés et peu préparés au combat.

Aujourd'hui, Marulanda aurait sous ses ordres plusieurs dizaines de milliers d'hommes, parfaitement armés, équipés, entraînés, grâce notamment aux revenus de la drogue et des rançons. Avec ses troupes, Marulanda contrôle près de la moitié du territoire colombien. Pour quelques nostalgiques des guérillas latino-américaines, il est un mythe vivant, le dernier défenseur des pauvres et des opprimés. A l'origine, il se battait pour défendre les droits des modestes paysans extrêmement mal traités par les politiciens conservateurs.

Les FARC sont ensuite devenues le bras armé de l'URSS pour déstabiliser le régime de Bogota, grand allié de Washington. C'est plus tard, dans les années 80, que Marulanda aurait décidé de prendre le pouvoir à Bogota.

Terroristes

Mais les idéaux de départ - justice sociale, réforme agraire... - ont été noyés dans le sang. Selon les mouvements de défense des droits humains, les FARC seraient responsables de 20% des assassinats politiques commis en Colombie, les groupes paramilitaires se taillant la part du lion. Souvent appelé «narco-guérilla», vu les énormes sommes d'argent qu'il tire de ce trafic, le mouvement s'est surtout attiré les foudres de la communauté internationale pour ses actes de terrorisme et la liste sans fin des personnes qu'il a séquestrées, des hommes, femmes et enfants que les FARC laissent pourrir dans la jungle avant, parfois, de les abattre froidement.

Marulanda et ses hommes figurent donc sur les listes des groupes terroristes établies par les Etats-Unis et l'Union européenne. Les Nations unies ont condamné nombre de leurs actions, et Human Rights Watch a, en 2001, demandé à Marulanda de mettre fin aux pires violations des droits humains commises par son mouvement. Mais les FARC ne s'estiment pas liées par les lois humanitaires internationales.

Dix fois, on a annoncé la mort de Marulanda. Mais le vieux guérillero a la peau dure. On dit depuis plus de dix ans que son mouvement est en perte de vitesse, qu'il doit faire face à de nombreuses désertions. C'est par peur de cette guérilla qui semble appartenir à un autre âge que les Colombiens ne cessent d'élire des présidents tous plus conservateurs les uns que les autres... Mais cette crise des otages a, pour Marulanda, le mérite de le rendre une nouvelle fois incontournable.