■ En Suisse, un ministre et un manager de crise

Constamment au front pour combattre le coronavirus, Alain Berset et Daniel Koch trouvent le plus souvent le ton juste pour inciter la population à prendre ses responsabilités

Le voici au Tessin où il prend soin de se désinfecter les mains devant les caméras, puis aux HUG pour s’enquérir de l’état de préparation de l’hôpital genevois face au prochain pic de l’épidémie, et enfin se promenant incognito – en jean, veste de cuir et le chapeau bien vissé sur la tête – à Berne pour se rendre compte de l’efficacité des mesures prises: Alain Berset, le ministre de la Santé, est au four et au moulin. Face au défi du coronavirus, il n’a pas fait que siéger au Conseil fédéral et communiquer devant les médias, mais s’est rendu sur le terrain pour prendre le pouls des diverses régions et adapter la stratégie si nécessaire.

Elu à 39 ans seulement au Conseil fédéral, le Fribourgeois en est vite devenu l’un des membres les plus influents. La crise actuelle n’a fait que renforcer cette stature. Face aux critiques de certains scientifiques reprochant au gouvernement sa «tactique du salami», il a répondu par sa volonté de prendre des mesures «proportionnées et efficaces qui puissent être comprises par la population». A cet égard, sa balade dans les rues de Berne l’a rassuré: pas besoin en Suisse d’un confinement strict à l’italienne, mais de règles qui s’en rapprochent grâce à la responsabilisation de toutes et de tous.

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Souverain en conférence de presse, il n’est sorti de ses gonds que lorsqu’il a taclé le président français, Emmanuel Macron, et «sa politique-spectacle». Dans l’ombre du ministre de la Santé, une silhouette immuable, celle de Daniel Koch, élancée et frêle comme une sculpture de Giacometti. Sa voix, faible et presque inaudible, ne fait que renforcer cette première impression. Mais le chef de la division des maladies transmissibles de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a le don de rassurer les Suissesses et les Suisses. Il est le manager de la crise, celui qui doit gérer la pénurie de matériel sanitaire dans la durée tout en répondant dans l’urgence aux 1000 questions des journalistes. Sans jamais rien dévoiler de ses états d’âme, il «fait le job». L’ironie du sort voudrait qu’il doive partir à la retraite le 13 avril prochain, en plein pic de l’épidémie. Exclu, bien sûr! Michel Guillaume

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■ Ces conseillers d’Etat qui donnent le ton

Le PLR tessinois Christian Vitta et la socialiste vaudoise Nuria Gorrite sont régulièrement au front pour rappeler la gravité de la crise. Leurs interventions ont durablement marqué les esprits

En ces temps d’état d’urgence, le Conseil fédéral a pris la main, diminuant les prérogatives des cantons, contraints de mettre en œuvre les décisions de Berne. Mais, au cœur de la crise, certains conseillers d’Etat n’hésitent plus à monter au front, voire à entrer en rébellion. Le cas le plus emblématique est certainement celui de Christian Vitta, le président du Conseil d’Etat tessinois, qui a entamé un bras de fer avec la Confédération sur la sensible question de la fermeture des chantiers.

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De par sa frontière avec la Lombardie, le Tessin a en effet été le premier canton touché, le plus durement également. Face à l’explosion du nombre de cas, le conseiller d’Etat PLR, chargé du Département des finances et de l’économie, a choisi de mettre à l’arrêt complet l’ensemble des entreprises de son canton. Une mesure choc jugée illégale cette semaine par l’Office fédéral de la justice. Malgré cette mise au point, le Tessin a maintenu ses mesures et Christian Vitta a pris son bâton de pèlerin pour aller expliquer la situation sanitaire dramatique de sa région et mettre en garde le reste du pays. La réalité du Tessin pourrait devenir celle d’autres cantons dans les deux à trois semaines.

Unité et solennité

En Suisse romande, c’est une conseillère d’Etat qui donne le ton, Nuria Gorrite, la présidente du gouvernement vaudois. La populaire socialiste de Morges a souvent su trouver les mots pour faire prendre conscience à ses concitoyens de l’urgence de la situation. Ses formules ont durablement marqué les esprits, y compris au-delà des frontières cantonales, comme lorsqu’elle a lancé avec gravité à la télévision: «Le choix des autorités est terrible: ou on envoie mourir les gens… ou on les envoie au chômage.»

A l’interne, Nuria Gorrite a redonné unité et solennité au Conseil d’Etat vaudois, faisant oublier les rumeurs de dissensions après le retentissant couac de communication initial lorsque, en direct au 19h30, son collègue Philippe Leuba a minimisé l’épidémie. Enfin, Nuria Gorrite a également réussi à faire passer ses messages sur un mode parfois plus léger, notamment avec le slogan «Stay at home et buvons vaudois!» affiché sur son profil Facebook, comme une invitation à ne pas oublier, dans l’épreuve, cet inimitable esprit de convivialité à la vaudoise. Yan Pauchard


■ En France, Olivier Véran, le pompier pédagogue

Le ministre français de la Santé, nommé en pleine épidémie de Covid-19, passe son temps à expliquer. Sans toujours convaincre

Il rêvait, dit-on, de s’installer avenue de Ségur, le siège parisien du Ministère de la santé. Mais lorsqu’il y arrive, le 17 février, pour succéder à sa prédécesseure Agnès Buzyn (partie à l’assaut de la mairie de Paris), le député de l’Isère doit se transformer en pompier. Médecin neurologue, Olivier Véran, 39 ans, sait que le point de rupture sera très vite atteint face au tsunami du coronavirus. Plus moyen d’éviter le choc frontal. Priorité donc à l’explication…

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Un mois plus tard, la répartition des rôles est confirmée. Emmanuel Macron en «chef de guerre». Le premier ministre Edouard Philippe en chef d’état-major, chargé surtout de faire respecter le confinement strict de la population. A Olivier Véran, ancien rapporteur général du budget de la Sécurité sociale, le suivi prioritaire des 31 hôpitaux de référence, via sa mainmise sur les 18 agences régionales de santé. A lui aussi d’assurer le suivi politique des points de presse quotidiens du professeur Jérôme Salomon sur le nombre de personnes infectées et de morts. Avec un point fort: son sens de la pédagogie et ses bonnes relations dans les différents camps politiques. Et un point faible: sa part de responsabilité, comme ex-député socialiste élu en 2012 et expert des dossiers de santé, dans le non-renouvellement des stocks de masques de protection. Richard Werly

■ Moon Jae-in et le modèle coréen

La presse sud-coréenne en fait ses choux gras: mardi soir, «sur proposition de Donald Trump», le président américain s’est longuement entretenu au téléphone avec le président Moon Jae-in. L’occasion pour Trump de saluer le «très bon travail» accompli par son collègue afin de contenir la propagation de la pandémie. Mais aussi pour lui demander si la Corée du Sud pouvait fournir aux Etats-Unis des équipements médicaux et du matériel. Séoul le fera, aurait répondu Moon Jae-in, pour autant que son pays soit certain de disposer lui-même de réserves suffisantes.

La Corée du Sud n’en finit plus d’être citée en modèle dans sa manière de gérer la progression de la maladie. Le pays avait connu une explosion alarmante du nombre de cas en février, mais il semble avoir trouvé la bonne recette (dépistage massif, traçage systématique des porteurs du virus, mesures de distance sociale…) pour tasser le nombre d’infections. Alors qu’on l’attendait surtout sur le dossier de la réconciliation avec la Corée du Nord – dont les premières initiatives l’ont rendu très populaire dans son pays –, Moon Jae-in avait promis un «nouveau départ» à la Corée du Sud. Sans savoir qu’il s’agirait aussi, au passage, de terrasser le coronavirus. Luis Lema


■ Valérie D’Acremont et Didier Pittet

Le personnel soignant dans son ensemble mérite d’être salué dans son combat contre le coronavirus. Focus sur deux personnalités d’exception

Valérie D’Acremont, le numérique contre l’épidémie

Evaluer simplement son risque de développer le Covid-19 en fonction de ses symptômes et de son état de santé préexistant, en répondant à quelques questions en ligne? C’est possible, grâce à la plateforme CoronaCheck, mise au point par Valérie D’Acremont, professeure à Unisanté à Lausanne. «Avant cette crise, je menais des projets en Afrique, sur des programmes informatiques permettant aux médecins d’identifier les cas de fièvres les plus dangereux. Avec un de mes collaborateurs, nous avons décidé de mettre nos connaissances en infectiologie et en outils numériques au service de la lutte contre le coronavirus», explique la doctoresse, spécialisée en médecine tropicale. Elle ne s’attendait pas à un tel succès: CoronaCheck est désormais traduite en 10 langues et a déjà été consultée par 1 million de personnes à travers le monde. La plateforme est dotée d’une version professionnelle, qui dans les trois quarts des cas permet aux assistantes médicales d’orienter elles-mêmes les patients.

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Didier Pittet, l’apôtre de l’hygiène des mains

«Lavez-vous les mains!» Didier Pittet prêche cette bonne parole depuis des décennies. A la tête du service de prévention et de contrôle de l’infection des Hôpitaux universitaires de Genève, le médecin a consacré sa carrière à la lutte contre les infections contractées à l’hôpital. C’est à lui qu’on doit le fameux gel hydroalcoolique que le monde s’arrache aujourd’hui. Et pour cause: se nettoyer les mains est une des manières les plus efficaces de se protéger et de protéger les autres du SARS-CoV-2. Que ce soit à l’hôpital, auprès des autorités ou sur les plateaux télé, Didier Pittet est sur tous les fronts depuis que le virus a gagné la Suisse. Excellent vulgarisateur, il sait l’importance de faire connaître au plus grand nombre les gestes et comportements permettant de lutter contre la propagation de la maladie. «Une bonne communication est primordiale dans cette épidémie», soulignait-il récemment dans Le Temps. Pascaline Minet


■ «La valorisation des infirmières survivra-t-elle à la crise?»

«On a reçu des dessins par la poste et des gâteaux à la réception. Ça nous a émus, dans le service.» Gaëlle Rapillard, 36 ans, est infirmière à l’hôpital de Sion, où elle s’occupe des patients testés positivement au coronavirus nécessitant une surveillance accrue. Entre les heures supplémentaires, l’adaptation constante et les nuits épuisantes, le soutien de la population lui fait du bien. Tout comme l’attitude des patients qui, plus que jamais, «travaillent avec les soignants en équipe», et les nombreux sujets dans les médias.Une reconnaissance nouvelle pour un métier trop souvent dénigré? «Notre rôle est davantage mis en lumière durant cette crise, acquiesce Gaëlle Rapillard. Les infirmières ne sont pas de simples sous-fifres des médecins mais prennent des décisions, assurent le suivi et gravitent au plus proche du patient, tout comme les aides soignantes ou les femmes de ménage.» Une fonction cruciale, et particulièrement exposée au risque de contamination. Gaëlle Rapillard reste toutefois réaliste: «Cette valorisation survivra-t-elle à la crise?» Virginie Nussbaum

■ Après les pâtes, les fruits et les légumes

Elle nous répond entre la réception d’une livraison, la préparation du repas pour ses enfants et la désinfection de son magasin avant l’ouverture. Un rituel devenu quotidien depuis deux semaines. Depuis le début de la crise, Claudia Giorgis, propriétaire de l’épicerie «Ton bonheur en vrac» est au four et au moulin: «Pour moi, il était important de continuer à approvisionner les gens malgré la crise.»

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Une clientèle qui s’est élargie puisqu’elle découvre de nouveaux visages au milieu des habitués. «Ils me disent qu’il faut soutenir le petit commerce local. Ils souhaitent aussi faire attention à leur santé.» Après les pâtes, place donc aux fruits et aux légumes dans le panier de ses clients qui rentrent désormais au compte-goutte dans son petit magasin, après nettoyage obligatoire des mains. «Je dois augmenter le rythme de mes commandes. En un après-midi, tout part.»

Est-ce que le regard des gens sur l’alimentation a changé? «Beaucoup disent venir parce qu’ils ont envie de davantage manger des produits de la région.» Aline Bassin


■ Des leaders culturels

Le Grand JD, sensibiliser la jeunesse insouciante

«Comme beaucoup de gens en France, je fais des vidéos sur internet, sauf que moi, je suis Suisse.» Sur sa chaîne YouTube, Julien Donzé, alias Le Grand JD, assume son côté – vu de Paris – provincial. Il explique aussi quel genre de vidéos il réalise. Compliqué, vu que le Genevois fait pas mal de choses, aussi bien des parodies que de l’observation animale, des visites de lieux hantés ou encore des expériences régressives dans l’esprit de l’émission culte Jackass sur MTV. «JD», qui pèse quand même près de 3 millions d’abonnés, n’est a priori pas forcément connu des plus de 30 ans, encore moins des fidèles du journal télévisé de la RTS. Du moins jusqu’au samedi 14 mars, jour de son passage au 19h30.

A Darius Rochebin, il expliquait avoir pris conscience de la gravité de la situation quelques jours auparavant seulement. Plus précisément lorsque, à la demande de l’infectiologue Didier Pittet, il a accepté de rejoindre quatre humoristes en vue (Marina Rollman, Thomas Wiesel, Yann Marguet et Yoann Provenzano) pour apparaître dans une vidéo destinée à sensibiliser les plus jeunes au bon comportement à adopter. Dans la foulée, bien décidé à rendre viral le message «Restez chez vous», Le Grand JD a été l’initiateur d’une vidéo réunissant plusieurs dizaines de youtubeurs et humoristes français. Stéphane Gobbo

Tania de Montaigne, laisser les esprits ouverts

Brillante romancière et essayiste, Tania de Montaigne aime penser hors des cadres imposés. Elle s’élève contre les majuscules que l’on met encore aux mots noirs, blancs, juifs, femmes et qui sont des signes d’essentialisation, qui figent les êtres et les rapports entre eux. Son livre L’Assignation. Les Noirs n’existent pas (Grasset, 2018) est une invitation à regarder en face ces conventions de langage qui enferment l’Autre, cette pensée qui met en cage. Car «ce vocabulaire nous constitue pour le moment, nous sommes tous racistes, tous misogynes. Il faut l’admettre pour pouvoir inventer une autre façon de voir», explique-t-elle.

Dans une tribune parue dans Libération le 21 mars, «Les dominants ici, les dominés là-bas», elle appelle «en ces temps où les portes se ferment» à laisser les esprits ouverts et à «s’autoriser à penser plus loin, par-delà les murs, les systèmes, les structures. Chacun chez soi mais tous ensemble, s’envisager plus grands, plus vastes que nous-mêmes.» Lisbeth Koutchoumoff

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