Le décor est «complètement surréaliste», témoigne une reporter de France Inter. Aux Gonaïves, ville située à l’ouest d’Haïti, après le passage de plusieurs cyclones, les habitants tentent de nettoyer la façade des maisons. Tandis qu’à quelques mètres s’empilent des voitures «remplies de boue». Plus encore que le reste du pays, déjà durement touché, les Gonaïves illustrent les souffrances dues aux pluies torrentielles, dans une région où la déforestation est quasi totale. La chaîne publique française mettait cette «ville économiquement morte» en lumière à l’occasion de l’ouverture du Forum mondial de l’eau, à Istanbul.

Depuis le 16 et jusqu’au 22 mars, la cité turque accueille quelque 20 000 personnes, dont 15 000 experts, pour débattre de l’or bleu et ses enjeux. Grand raout comme tant d’autres. Sur son blog hébergé par Libération, Thierry Helsens, hydrogéologue installé au Mali depuis 2002, s’interroge: «La question à poser est de savoir si ce genre de forums est vraiment utile, oui sans doute, intellectuellement parlant. On ne réfléchit jamais assez sur les problèmes de ce monde. Mais permettra-t-il de faire évoluer autre chose que des idées? Peut-on noter des progrès réels depuis 1997, depuis la tenue de ces forums?»

Au moins, la thématique remonte alors un peu dans les agendas. Président du Conseil mondial de l’eau, coorganisateur, Loïc Fauchon, cité par l’AFP, a lancé en ouverture des débats: «A cet instant de l’histoire de l’eau, nous nous trouvons confrontés à un défi majeur: utiliser plus de ressources en eau et en même temps les protéger, les valoriser, les conserver et même les réutiliser.»

Pour l’occasion, la perspective mondiale est résumée: la mauvaise maîtrise de l’eau, les besoins croissants d’une humanité en expansion, la soif grandissante de l’agriculture – qui capte 70% de la consommation mondiale d’eau – et les effets encore mal définis des changements climatiques.

Les études se multiplient, les chiffres globaux sont rappelés: un quart de la population mondiale n’a pas accès à l’eau potable, proportion qui dépasse les 30% en Afrique. La moitié de l’humanité ne dispose pas de système d’assainissement. La disproportion de consommation globale va de 10 litres par jour et par habitant en Afrique subsaharienne à 295 litres aux Etats-Unis. Dans un résumé préparatoire au Forum, la Banque africaine de développement (BAD) indique que le stockage de l’eau en Afrique est de moins de 100 m3 par habitant, contre 3500 m3 en Europe et 6000 m3 aux Etats-Unis.

Les signaux d’alerte ne manquent pas. La coordination suisse «L’eau bien public», rapporte Swissinfo, estime que «l’eau a joué un rôle déterminant dans 37 guerres des 60 dernières années». Elle prédit que d’ici à 2025, les deux tiers de la population mondiale manqueront d’eau. Membre d’Amnesty International, Bruno Riesen conclut: «Il y a fort à parier que les conflits du XXIe siècle porteront sur des matières premières, à commencer par l’eau, qui va se raréfier partout.»

Le problème revêt une acuité particulière en Afrique. Du fait de la géographie et de la situation économique des pays, mais aussi des questions politiques. L’Afrique compte 60 bassins fluviaux transfrontaliers, rappelle la BAD, «mais la faible coopération régionale limite les avantages au continent et réduit l’efficacité en matière de gouvernance de l’eau» – quand elle n’attise pas les tensions entre pays, ajouterait-on.

Le portail Afrik.com offre un exemple concret, plus évocateur que les grands discours: l’interview d’Elvis Tangwa Sa’a, responsable de l’ONG Knowledge for All, qui résume le problème en préambule: «l’eau manque par absence d’anticipation». Il raconte la situation dans la petite ville de Mbouda, à l’ouest du Cameroun, dont les installations hydrauliques ont été conçues pour 50 000 habitants. La cité en compte le double. «Les gens se lèvent dès 4h du matin pour aller faire la queue dans les points d’eau où on voit encore des queues vers 22 heures dans la nuit. Certains points d’eau comme la source dite «Des 24 escaliers» sur la route de Bamesso sont monopolisés par des gros bras qui sont les seuls à puiser. Il faut leur donner 400 F CFA (environ 60 centimes d’euros) pour qu’ils vous puisent un bidon de 20 litres.» Les réserves d’eau des forêts proches, explique-t-il encore, ont été «presque entièrement accaparées pour des activités agricoles et pastorales».

Des signes d’espoir existent, pourtant. Dans sa description plutôt sombre, la BAD relève tout de même que «certains pays africains ont fait de grands pas dans la gestion des ressources en eau». Et le potentiel reste considérable: 5,5% de l’eau disponible est utilisée sur tout le continent. Les progrès dans l’acheminement de l’eau, aujourd’hui à l’origine de gaspillages considérables, sont possibles, relève Luis Silva, directeur du Centre de coordination des ressources en eau de la communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, cité en décembre par Afrik.com: «Nous devons, explique-t-il, nous orienter vers des techniques plus économes en eau, telles que les méthodes par aspersion ou le goutte-à-goutte». Infrastructures plus coûteuses au départ, certes, mais qui réduisent vite les pertes et augmentent le rendement.

Autre piste, celle-ci évoquée à Istanbul – et poussée par les industriels (ceci expliquant peut-être cela): le recyclage des eaux usées. Le correspondant de l’AFP relate qu’à Windhoek, capitale de la Namibie, «le système fonctionne avec succès depuis de nombreuses années». Mais ailleurs, les promoteurs de cette technique se sont heurtés à «l’effet beurk» («yuck factor»): les contribuables ne veulent pas réutiliser leurs eaux. Sur un blog d’Arte dédié à la rencontre mondiale, un internaute s’emballe néanmoins: «Pour la majorité des personnes normalement constituées, c’est la première réaction lorsque l’on évoque le recyclage des eaux usées. Remettre dans le circuit l’eau de ses toilettes ou celle qui a servi à se laver les pieds paraît certes une idée saugrenue, mais pour beaucoup d’industriels, il s’agit d’une réelle solution d’avenir face à la pénurie annoncée.»

Le Forum se poursuit jusqu’à dimanche. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il sera à marquer d’une pierre blanche dans «l’histoire de l’eau» évoquée par Loïc Fauchon.

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