Le symbole a été épargné. Lech Walesa, dirigeant charismatique du syndicat Solidarité, n'a pas collaboré avec l'ancienne police secrète communiste (SB), a décidé vendredi un tribunal polonais, qui l'a lavé définitivement des accusations qui pesaient contre lui depuis le début des années 90. Présent dans la salle, Lech Walesa s'est visiblement détendu à l'annonce du verdict et a cessé de jouer avec ses mains, geste qui trahissait sa nervosité tout au cours de l'interminable troisième séance.

Avec lui, de nombreux Polonais respirent. En blanchissant Walesa, le tribunal leur a restitué un passé glorieux que les accusations de collaboration avec la SB lancées contre le Prix Nobel de la paix, mais aussi contre d'autres hauts responsables de l'opposition démocratique de l'époque communiste, avaient failli leur enlever. Le verdict du tribunal leur a permis de garder leur dignité. Il permettra aussi sans doute de raffermir la démocratie polonaise.

Loi de «vérification»

Candidat à l'élection présidentielle du 8 octobre prochain, Lech Walesa a dû, comme tous ses concurrents, déclarer officiellement s'il avait ou non collaboré avec la SB. Selon la loi dite de «vérification», entrée en vigueur l'année dernière, l'aveu n'entraîne pas de sanction automatique. Seul un mensonge vaudrait une interdiction d'occuper tout poste public pour dix ans. L'actuel président polonais, l'ex-communiste Aleksander Kwasniewski, favori pour une réélection, a été blanchi jeudi de charges semblables.

Accusé de manière récurrente d'avoir été un collaborateur secret de la SB dans les années 70, sous le nom de code «Bolek», Lech Walesa se devait une fois pour toutes de se libérer de ces charges. Le procès qui l'a blanchi vendredi a été digne d'une tragédie grecque. Il s'est déroulé en grande partie à huis clos, dans une petite salle d'un tribunal de Varsovie. Au cours de trois séances, la Cour a interrogé plusieurs anciens agents secrets de la SB. Lech Walesa, la larme à l'œil, n'a pas caché son émotion lorsque le procureur spécial a prononcé son discours final – en présence du public – et demandé un simple classement de l'affaire Walesa.

Mais, pour l'intéressé, cette solution était totalement «inacceptable». Ses avocats ont réclamé que le héros de Solidarité soit véritablement lavé de tout soupçon. Le procureur ne disposait en effet que de maigres preuves contre l'ancien président polonais. En rendant son verdict, le président de la Cour l'a bien mis en évidence, soulignant que les «preuves» contre Walesa ne provenaient que «de photocopies de photocopies de documents, que même les actuels services de renseignement polonais UOP classaient comme provenant de sources inconnues». Selon le président du jury, Pawel Rysinski, «les documents originaux n'ont jamais existé». Il était donc «presque certain que Lech Walesa n'avait jamais collaboré avec la SB».

Provocations des communistes

Le contraire serait plus vrai. La Cour a révélé la teneur d'un autre document, beaucoup plus sensationnel: un rapport rédigé par un ancien agent de la SB mettant à nu les provocations des communistes lancées contre Lech Walesa dans les années 80. La SB avait notamment tenté, en 1982, de compromettre la nomination de Walesa au Prix Nobel de la paix. Elle avait envoyé au domicile de tous les membres du comité Nobel de faux documents affirmant que Walesa était un collaborateur de la police secrète et qu'il recevait de l'argent pour ses services. Walesa avait finalement reçu la récompense prestigieuse un an plus tard.

Au sortir du tribunal, l'ancien président polonais n'était pourtant pas triomphaliste. «De toute façon, il y aura toujours des gens qui ne seront pas convaincus. Ce procès n'a pas été convaincant comme ne l'est pas tout le processus de vérification», a-t-il indiqué. Sa victoire est pourtant celle de la démocratie polonaise. Il y a vingt ans, le 14 août 1980, des grèves avaient éclaté dans les chantiers de Gdansk donnant naissance à Solidarité, premier syndicat libre du monde communiste. A sa tête, un électricien nommé Lech Walesa. Quinze jours plus tard, le 31 août 1980, Solidarité signait avec le gouvernement communiste les Accords de Gdansk. Le 13 décembre suivant, le général Jaruzelski écrasait toute opposition en instaurant la loi martiale. Sans le verdict favorable du tribunal, vendredi, la victoire de Solidarité sur le communisme n'aurait été que partielle.