L’ONU est appelée à tirer les leçons

de l’échec humanitaire en Syrie

Monde arabe Des millions de Syriens sont privés d’assistance

Une nouvelle résolution est en préparation au Conseil de sécurité

La scène est suffisamment rare pour être signalée. Le samedi 24 mai, deux camions chargés de fournitures médicales sont parvenus à Douma, dans la Ghouta orientale, à la périphérie de Damas, bombardée et étouffée par les forces du régime. C’était la première fois depuis le début du siège de cette région en novembre 2012 qu’un tel convoi recevait l’autorisation du gouvernement.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est publiquement félicitée de cette timide percée mais, à chaque refus, elle ne pipe mot. Ce silence embarrassé s’explique par la volonté de ménager les susceptibilités de ses interlocuteurs syriens. Les agences de l’ONU travaillent toutes depuis la capitale. Sauf exception, le gouvernement empêche toute assistance médicale aux régions qui échappent à son contrôle. Lorsque les camions ont enfin obtenu le feu vert officiel, ils doivent le plus souvent décharger les médicaments ou le matériel chirurgical aux points de contrôle.

Trois mois après l’adoption d’une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU sur l’accès humanitaire, la seule à laquelle les Russes ou les Chinois n’ont pas mis leur veto, l’aide dans les zones tenues par les rebelles arrive toujours au compte-gouttes. La situation a même empiré. «Nous n’avons pu atteindre que 7% des gens vivant dans des zones assiégées», a reconnu, mercredi à New York, Valerie Amos, la cheffe du Bureau de coordination l’ONU pour les affaires humanitaires (OCHA). Près d’un quart de million de Syriens sont affamés par l’armée ou certains groupes d’opposition. De plus, les agences onusiennes n’arrivent pas à approvisionner régulièrement 3 millions d’autres personnes, dans le nord du pays, aux alentours de Damas ou à Deraa (sud).

Plusieurs pays viennent donc de remettre l’ouvrage sur le métier pour obtenir une résolution plus contraignante. Déjà à l’origine de la première initiative, l’Australie, le Luxembourg et la Jordanie ont fait circuler un brouillon. «Ces pays ont l’avantage de ne pas effrayer les alliés du régime syrien», confie une source diplomatique. Après la réélection de Bachar el-Assad, qui verrouille toute possibilité de transition politique, le dossier humanitaire apparaît comme le seul sur lequel la communauté internationale peut espérer avancer.

Le texte entend réaffirmer la nécessité d’acheminer de l’aide directement depuis les pays voisins. Le régime s’y est toujours opposé au nom de sa souveraineté. Et menace d’expulsion tous ceux qui oseraient travailler dans les zones rebelles sans son consentement.

L’ONG américaine Mercy Corps en a récemment fait les frais. Fin avril, l’organisation, l’une des plus importantes pourvoyeuses d’aide dans le nord de la Syrie mais qui assistait aussi quelque 350 000 personnes en zone gouvernementale, a été contrainte de choisir son camp et a dû fermer son bureau à Damas. «Cela montre que les choses sont complexes», justifie Valerie Amos.

Les convois de l’ONU depuis la Turquie se comptent sur les doigts d’une main et ils sont tous passés par Nusaybin, au nord-est du pays, le seul poste de frontière encore aux mains de l’armée syrienne. Mais pas question pour l’ONU de franchir la frontière sans en référer à Damas.

«Le régime est passé maître dans l’art de terroriser les agences onusiennes, mais elles se laissent trop facilement impressionner», estime Jan Egeland, le directeur du Norwegian Refugee Council, une autre ONG qui opère dans les zones rebelles. Le prédécesseur de Valerie Amos figure parmi les signataires d’une lettre ouverte dénonçant l’échec humanitaire en Syrie et appelant à un changement de politique. Auparavant, des professeurs de droit avaient estimé que l’ONU avait toute latitude pour court-circuiter Damas. «Je n’ai que faire des avis juridiques, s’énerve John Ging, le directeur des opérations de l’OCHA. J’ai besoin de solutions pratiques. Or il est impossible d’envisager traverser les frontières sans assurances du gouvernement. Il contrôle le ciel et dispose d’artillerie. Ne l’oublions pas.»

«Le régime est passé maître dans l’art de terroriser l’ONU, qui se laisse trop facilement impressionner»