Tout a commencé jeudi, avec le vol par des talibans de deux camions citerne de l’OTAN dans la province de Kunduz, tout au nord du pays. D’après des témoignages recueillis sur place par l’AFP, et corroborés par la BBC, l’un des camions s’étant embourbé dans une rivière, les conducteurs ont proposé aux habitants d’un village aux alentours de directement venir se servir en essence en siphonnant le réservoir. Entre 200 et 250 personnes auraient ainsi été présentes tout près du véhicule lorsqu’un avion de l’ISAF (la force internationale sous commandement de l’OTAN) a commencé à bombarder l’endroit, causant la mort d’au moins 90 personnes, selon plusieurs sources dont le gouvernement afghan. Pourquoi une intervention aérienne? «Les soldats de l’OTAN n’ont pas dû vouloir d’une épreuve de force au sol» avance Karim Pakzad, chercheur associé à l’IRIS l’Institut de recherches internationales et stratégiques. Le bilan est lourd. L’armée allemande, en charge de ce secteur, a d’abord affirmé que seuls des combattants ennemis avaient été touchés, avant qu’un autre porte-parole convienne que des civils avaient pu être tués. Plus de 90 personnes, dont de nombreux civils et des enfants, selon les autorités afghanes. Des bilans contradictoires emblématiques de la gêne provoquée par cette affaire.

Le tribut des civils

Les signes de l’insécurité grandissante sont quotidiens en Afghanistan et la population semble de plus en plus prise en otage, entre des talibans de plus en plus présents et offensifs, et une force internationale toujours plus nombreuse et dont les frappes aériennes frappent indistinctement talibans et civils – plus de mille entre janvier et juin 2009, selon le décompte de l’ONU.

Pour Karim Pakzad, ce nouveau drame résonne aussi comme un «échec pour la nouvelle politique que Barack Obama entend suivre en Afghanistan», annoncée avant l’été. La nouvelle stratégie américaine prône un changement de méthode militaire, le dialogue avec les islamistes modérés et la recherche de l’appui de la population. Or les raids aériens avec leurs macabres bilans ont terriblement endommagé l’image de la coalition dans le pays, et même le président Karzaï a des mots très durs contre les Américains.

Le retour des raids?

C’est donc dans cette optique de nouvelle stratégie que les opérations au sol ont été privilégiées cet été, avec des affrontements d’homme à homme. Mais justement, cette volonté de mieux protéger la population a eu pour effet d’augmenter le tribut des soldats de l’ISAF: 74 soldats ont été tués rien qu’en juillet 2009, le mois le plus meurtrier depuis 2001. Les opinions publiques occidentales notamment n’acceptent plus ces sacrifices, les Afghans eux-mêmes refusent de plus en plus la présence d’armées étrangères avec les fouilles de leurs maisons, de leurs mosquées, et ce thème a même constitué un des sujets de campagne du président Hamid Karzaï, en passe d’être réélu: le cadre est en place qui ouvre la voie au retour des opérations aériennes, avec si souvent leur corollaire de drames sur le terrain. «Le plan Obama est arrivé trop tard» selon Karim Pakzad.

Pour tenter de limiter les dégâts politiques, mais avec des objectifs différents, l’OTAN et le gouvernement afghan se sont empressés d’annoncer l’ouverture d’enquêtes. «Viser des civils est inadmissible» a dit Hamid Karzaï. Le thème est évidemment porteur pour celui qui cherche à renforcer sa légitimité, après un premier tour entaché par la fraude et une participation très faible. Pour la coalition l’enjeu est encore plus grand: conserver, voire regagner la confiance des Afghans, sans laquelle toutes les opérations lancées depuis 2001l’auront été en vain.