«Où est passée l’Europe?» s’interroge cette semaine à la Une le magazine d’information américain Time, qui consacre sept pages à l’éclipse du Vieux Continent de la scène mondiale. Dans un article de son spécialiste Simon Robinson, ironiquement titré «Cette incroyable Europe qui rétrécit», l’hebdomadaire new-yorkais se désole face aux mécanismes nés du Traité de Lisbonne, qui ressemblent selon lui à «une parodie de tout ce qui va mal dans cette Union bureaucratique et complexe, qui choisit les solutions les moins mauvaises et manifestement conçues pour favoriser les querelles de clocher plutôt que l’action». Aïe.

C’est grave, donc, docteur, cet effacement de Bruxelles? Oui, mais il y a un remède à l’apathie, que suggère Time: «Si l’Europe veut devenir une puissance globale susceptible de rivaliser avec les Etats-Unis et la Chine, elle doit cesser d’agir comme un ensemble de riches Etats insulaires et commencer à se battre pour ses convictions.» Now, c’est-à-dire «maintenant»! Il y a urgence après l’insignifiance dont elle a fait preuve au Sommet de Copenhague, il y a urgence vu la mélasse dans laquelle elle s’est par exemple empêtrée avec la dette grecque.

Le constat est sévère. Pour hebdomadaire américain, cité par Presseurop, l’Europe vue d’Amérique semble structurellement défaillante, ce qui fait d’ailleurs «perdre patience au président Obama», qui a déjà renoncé à chercher des interlocuteurs introuvables. Si donc elle veut réaliser ses rêves et ceux des autres, l’Europe «doit modifier sa façon d’agir. Elle exercerait une plus grande influence si elle se comportait comme un bloc vraiment uni. Peinant à masquer son exaspération, un haut responsable asiatique dépeint comment, lors des sommets internationaux, les dirigeants européens ne cessent de s’entretenir les uns avec les autres. «C’est franchement comme un club privé», grince-t-il, et ce n’est pas un compliment.» Au bout du compte, conclut écrit Time, «les dirigeants de l’UE ne peuvent plus éluder cette épineuse question: ses Etats-membres et leurs élus nationaux veulent-ils sincèrement d’une politique étrangère commune?»

D’où cette autre question: y a-t-il un pilote dans l’avion? Manifestement non, et depuis que Catherine Ashton a été nommée Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, demandez-lui «de définir les idéaux de l’Union, poursuit le magazine américain, et elle affichera des aspirations qui sont loin d’être modestes: la démocratie, les droits de l’homme, dit-elle, des nations stables et sûres, avec lesquelles nous engagerons le dialogue politique et nouerons des relations économiques.» Mais cette langue de bois planante agace: «L’Europe a raison de nourrir de grandes ambitions, tant pour elle que pour les autres. Nombreux sont ceux qui, dans le reste du monde, seraient cependant heureux qu’elle parle d’une voix plus forte.»

Enfin, dans un article ravageur intitulé «Les erreurs de l’Europe», Kishore Mahbubani, professeur à la Lee Kuan Yew School of Public Policy de l’Université nationale de Singapour, exprime – en un subtil complément à la vision américaine – le point de vue asiatique: «L’Europe ne comprend tout simplement pas. Elle ne comprend pas comment elle est devenue inexistante pour le reste du monde. […] Pour ce monde qui change rapidement, alors que l’Europe continue de dériver. Et je n’exagère pas quand je condamne cette obsession de l’UE à restructurer son organisation interne comme on s’obstinerait à ranger les chaises sur le pont du Titanic en train de naufrager.»

Et de poursuivre un tir nourri, sans concession: «Des années ont été perdues à essayer de rédiger le Traité de Lisbonne qui convenait. L’objectif était de mettre en place un leadership européen fort, pour gérer un monde plus complexe. Résultat: l’Europe a choisi deux nullités comme premiers président et ministre des Affaires étrangères.» Suit une énumération douloureuse des erreurs stratégiques de Bruxelles sur la scène politique, aussi bien avec ses communautés musulmanes internes qu’avec le Proche-Orient et l’Asie, oubliés dans sa fixation sur la relation transatlantique.

Mais «le monde entier veut voir une Europe forte», conclut le sévère Singapourien, qui émet un vœu pieux: «Elle peut constituer un nouveau pôle de croissance, un modèle pour la fin des guerres entre voisins, pour l’éducation à la culture, et devenir une voix morale en vue de soutenir des initiatives comme le Protocole de Kyoto et la Cour pénale internationale. Il n’y a pas pénurie. Les occasions existent pour l’Europe de bâtir son leadership.»