Il marchait dans la rue après avoir donné son dernier cours de la semaine, celle avant le début des vacances de la Toussaint. Vendredi, en fin d’après-midi, un professeur d’histoire-géographie a été décapité près de son collège, à Conflans-Saint-Honorine, en région parisienne. L’assaillant, qui tenait encore d’une main ensanglantée un long couteau de cuisine au moment de l’intervention des forces de l’ordre, a été abattu après avoir refusé de mettre à terre son arme et crié «Allah akbar». Un message de revendication, accompagné d’une photo macabre de la victime, a été publié sur un compte Twitter quelques minutes après les faits.

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C’est un creuset des valeurs républicaines qui est frappé par le terrorisme islamiste. «Un de nos concitoyens a été assassiné parce qu’il enseignait, apprenait à ses élèves la liberté d’expression», a déclaré vendredi soir Emmanuel Macron sur les lieux de l’attaque, le visage fermé. Le chef de l’État a appelé la population «à faire bloc»: «Ils ne passeront pas. L’obscurantisme et la violence qui l’accompagne ne gagneront pas.» La semaine passée, le professeur de 47 ans avait engagé une discussion sur la liberté d’expression dans le cadre de l’enseignement moral et civique, prévu au programme scolaire. A cette occasion, il avait invité les élèves de confession musulmane à quitter la salle s’ils le souhaitaient avant de montrer des caricatures du prophète Mahomet. Une précaution pour ne pas les heurter.

Menaces et tensions

La diffusion de ces images et la méthode du professeur ont toutefois déclenché la colère de certains parents, jusqu’à vouloir manifester devant l’établissement. «L’affaire a été montée en épingle et a pris des proportions délirantes: on a raconté qu’il avait obligé les musulmans à quitter la classe, qu’il avait expulsé ceux qui ne voulaient pas partir», raconte une ancienne élève au Monde.

Largement relayée sur les réseaux sociaux, la vidéo d'un père d'une élève a envenimé la situation. Il demandait que l'enseignant, qualifié de «voyou», soit renvoyé de l'Education nationale. Sa demi-sœur a rejoint l'Etat islamique en 2014 en Syrie et fait l'objet d'un mandat de recherche, a précisé Jean-François Ricard, procureur général du parquet national antiterroriste, qui s'est saisi de l'affaire, lors d'une conférence de presse organisée ce samedi. Une enquête a été ouverte pour «assassinat en relation avec une entreprise terroriste» et «association de malfaiteurs terroriste criminelle».

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La principale du collège a fait état d'«appels menaçants». Des menaces qui avaient poussé l'enseignant à déposer plainte au commissariat, sans bénéficier d'une protection particulière. L'auteur de la vidéo, ainsi que huit autres personnes, se trouvent en garde à vue au lendemain de l'attentat. «C'est vraisemblablement ce cours qui est à l'origine de ce drame, estime Sophie Vénétitay du Snes-FSU, principal syndicat de l'enseignement secondaire, dans Le Figaro. Les enseignants sont là pour travailler à la construction d'un esprit citoyen, apprendre à se confronter à l'autre, à débattre. Le cœur du métier de tous les enseignants est touché, attaqué.» L'Elysée a annoncé qu'un hommage national serait rendu à la victime.

L'assaillant connaissait-il des parents d'élèves irrités? A-t-il eu connaissance des rumeurs qui circulaient sur les réseaux sociaux? A-t-il bénéficié de complicités? Les investigations devront préciser son emploi du temps et le déroulement exact du crime. Né à Moscou, ce Russe d'origine tchétchène de 18 ans ferait partie d'une bande d'Éragny, en Île-de-France, parmi laquelle figurerait un islamiste fiché «S». Il était connu de la police pour des antécédents de droit commun mais n'était pas identifié pour sa radicalisation. «Selon les premiers témoignages, l'auteur des faits se trouvait devant le collège dans l'après-midi et avait sollicité des élèves afin qu'ils lui désignent la future victime», a indiqué Jean-François Ricard. 

Enquête ouverte

Ce drame, qui intervient trois semaines après l'attaque devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, semble correspondre à une aggravation dans la lutte contre le terrorisme. Les deux faits s'inscrivent dans un contexte tendu: le procès des attentats de janvier 2015, qui doit se conclure le 14 novembre. «L’intolérance vient de franchir un nouveau seuil et ne semble reculer devant rien pour imposer sa terreur à notre pays. Seule la détermination du pouvoir politique et la solidarité de tous mettront en échec cette idéologie fasciste», a posté sur Twitter la rédaction du journal satirique.

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A Conflans-Saint-Honorine, Emmanuel Macron a assuré que «les actes sont là et seront là avec fermeté, rapides». Une fermeté affichée deux semaines après son discours sur le «séparatisme islamiste» prononcé aux Mureaux, à moins de vingt kilomètres des lieux du crime. Malgré les appels à l'unité nationale, des voix critiques se font déjà entendre dans l'opposition, à l'image du chef de file des sénateurs Les Républicains, Bruno Retailleau: «Les mots sont dérisoires pour décrire la colère suite à l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine; tout comme le seront les bougies et les discours. Il faut faire vraiment la guerre contre le poison de l’islam radical. Il faut lui faire la guerre vraiment pour l’éradiquer enfin.»